Jeudi 20 août, après une semaine de dépressions continuelles sur le golfe de Finlande, avec leur lot de pluie et de vent fort d’ouest, le temps se met au beau. Ce n’est pas le moment de rater la fenêtre météo, même si l’étape risque de se faire essentiellement au moteur.
On quitte donc le Central River Yacht Club et son confort (20 euros/jour) pour faire un dernier crochet de 9 milles pour rejoindre le terminal passager du port de St Petersbourg, lieu de passage obligatoire pour une dernière dose de formalités.
Douanes, puis immigration, toujours des papiers, encore des papiers, à se demander où ils peuvent bien classer tous ces papiers. Le tout prend un peu plus d’une heure et finalement la préposée à l’immigration me raccompagne jusqu’au bateau pour une dernier contrôle de l’équipage. Tout est manifestement en ordre, elle me rappelle encore que je devrai nous signaler par VHF en passant devant Kronstadt et nous larguons les amarres.
2 heures de moteur le long du chenal principal et nous nous glissons dans la passe de Kronstadt, longtemps forteresse stratégique commandant l’accès à St Petersbourg, longtemps aussi ville fermée aux étrangers, mais qui, vu son port pratiquement vide, semblent avoir bien perdu de sa grandeur et de son importance.
Reste que le trafic est très intense puisque tous les navires se rendant à St Petersbourg doivent se glisser dans l’étroite et seule ouverture de cette immense digue qui ferme toute la baie.
Et la traversée se poursuit au moteur alors que la nuit tombe lentement sur la Baltique. Nous restons sur le bord du chenal balisé afin d’éviter les innombrables cargos qui se succèdent.
Au petit matin nous franchissons la frontière entre la Russie et la Finlande.
Nous ne sommes plus qu’à 8 milles d’Haapasaari, petite île où nous ferons notre entrée officielle dans l’Union Européenne. Et comme conseillé, nous appelons par VHF la station des gardes-côtes qui nous suit depuis déjà un bon moment au radar. Accueil d’une sobriété tout militaire, on nous indique qu’il faudra attendre 8h du matin pour procéder aux formalités, mais qu’on peut sans autre aborder au quai des douanes situés dans une minuscule baie à l’ouest de l’île.
La lumière de l’aube est magnifique, les îlots de granit couverts de sapins se reflètent dans l’eau : d’un seul coup nous avons changé de paysage… bienvenue dans la myriade d’îlots qui parsèment la côte finlandaise. Le programme paraît tout de suite alléchant.
A 8 heures précise le garde-frontière est là: contrôle des passeports, des papiers du bateau. Cela prend au moins 3 minutes… On vient de changer de monde !
L’aventure russe s’est terminée en quittant Saint Petersbourg, nous laissant un grand vide.
Comme un signal aussi pour tirer un coup de chapeau à celles sans qui l’aventure n’aurait pas été possible : ELLES, nos interprètes, et désormais bien plus que « des interprètes ».
Tatiana Shamova :
C’est d’abord un solide appétit : Tatiana ne laisse rien au fond des plats. Elle se jette sur tout ce qui se mange avec un plaisir gourmand, elle apprécie, elle dévore : et pas seulement ce qu’il y a sur la table… la vie aussi elle la dévore, avec un appétit qui semble insatiable.
En plus elle vous donne des complexes… Non seulement elle parle parfaitement le français, mais aussi parfaitement l’anglais, et même le norvégien résultat d’un séjour d’un mois à Oslo suite à l’obtention d’une bourse pour un stage d’étude estival. Et dire que nous avons passé au total près d’une année en Norvège, sans pour autant maîtriser l’idiome local.
Tatiana est née à Mourmansk, il y a 23 ans. Ville de l’extrême nord russe où elle a fait ses études à la faculté des langues étrangères, spécialité en français. La voilà aujourd’hui enseignante dans cette même université, mais aussi étudiante à l’académie maritime. Et c’est surtout la championne des bourses : Bourse norvégienne pour un stage d’été, bourse française avec invitation cette fin août au Festival de photo-journalisme de Perpignan, et surtout lauréate russe de la Fondation Ford, qui lui permettra de suivre l’an prochain une année de cours en droit maritime dans une université européenne (c’est celle de Southampton qui l’attire le plus).
Et quand Tatiana vous ouvre son album de souvenir, vous vous demandez si c’est celui d’une vie antérieure. A 23 ans elle a déjà eu l’occasion de découvrir la France, mais aussi la Norvège, l’Italie, la Hollande, la Bulgarie, sans oublier les vacances en Sibérie chez ses grands-parents maternels et les étés sur la Mer Noire, à Sotchi, comme monitrice de colonies de vacances. L’été dernier elle accompagnait des groupes de touristes anglophones sur le « Polaris », un navire d’expédition russe en croisière au Spitsberg et dans la Terre de François-Joseph. Et l’hiver prochain elle compte bien être hôtesse sur un paquebot croisant dans les Antilles en attendant son entrée à l’université de Southampton.
Mais rappelez-vous bien que Tatiana est Russe et fière de l’être. Fière de son pays, même si nos démêlés avec l’administration locale la laissaient rouge de honte et noire de colère. Mais n’allez pas critiquer son pays, ou snober son administration : pas de cris, mais juste un silence impitoyable ou presque méprisant : au mieux vous ne savez pas ou plutôt vous n’avez rien compris. De quoi mettre de l’ambiance parfois…
Reste que ses explications nous aurons souvent ouvert les yeux, que ses traductions nous aurons été indispensables, que les rencontres de Mourmansk et de Petrozavodsk qu’elle a organisées ont été une réussite et que sept semaines durant, elle a su nous supporter avec patience et bonhomie… (l’inverse est aussi vrai d’ailleurs). Pas le moindre des défis…
MERCI TATIANA.
P.S : Tatiana fut notre interprète une semaine durant à Mourmansk, puis 6 semaines consécutives entre les îles Solovki et Saint Petersbourg.
Olga Ovsyannikova
Olga c’est d’abord un rire… un rire joyeux, gai, communicatif… Léger, frais… un rire qui suffit à vous mettre de bonne humeur pour le reste de la journée.
Comme toute jeune femme russe qui se respecte, Olga s’état mise sur son 31 pour nous recevoir à Arkhangelsk. 31 cm, évidemment, puisqu’elle avait mis ses plus beaux talons. Pas le plus facile pour grimper à bord d’un « yacht ». Allez savoir pourquoi, le lendemain elle était en baskets !
Olga est étudiante en français, à la faculté des langues étrangères d’Arkhangelsk. « Notre meilleure élève » m’avait indiqué sa professeure lorsque nous préparions cette escale. Et c’est peu dire. Olga parle le français sans accent, avec juste ce petit chantonnement qui la rend irrésistible. « Normal… on a fait 6mois de phonétique pour commencer » dit-elle. Normal ? Admettons !
Olga vient de Belomore (Mer Blanche), un petit village qui n’est pourtant pas au bord de la Mer Blanche, allez comprendre pourquoi. Sa mère travaille là-bas dans un home médicalisé, et Olga, qui a dû prendre une chambre à Arkhangelsk pour y suivre ses études, aime y retourner le plus souvent possible. Car elle aime la campagne et n’aime pas l’eau… en tout cas pas être sur l’eau.
Mais pour nous, pas d’importance puisque c’est bien à terre qu’elle s’est démenée pour faciliter notre séjour à Arkhangelsk. Ravitaillement, transport, visite… tout était toujours réglé en quelques minutes. Même la blanchisserie, pas facile à dénicher, où elle a dû prendre le fil et l’aiguille pour coudre sur chaque pièce à laver une petite étiquette portant un numéro de code.
Olga qui a découvert par la même occasion toute la problématique de la transplantation en Russie, se passionnant pour le sujet tout en illuminant les rencontres entre greffés de sa bonne humeur et de son rire… Ah son rire !!!
MERCI OLGA
Irina Gradova
« Ne m’appelez surtout pas Madame Gradova, mais simplement Irina ! » A notre deuxième mail de préparatif l’hiver dernier, Irina donnait déjà le ton de notre relation.
Et pourtant, je correspondais avec « Madame Gradova, professeure de français à la faculté des langues étrangères d’Arkhangelsk », un contact trouvé sur internet.
Une professeure, une université russe… tout cela faisait solennel. Je l’imaginais (bonjour les clichés !) dans un tailleur strict, avec un regard sévère. Comment alors l’appeler Irina ?
Mais alors la question n’était pas là. La question, c’était de trouver et d’engager une étudiante pour nous servir d’interprète à Arkhangelsk, et de tenter de nous mettre en contact avec les autorités médicales pour organiser une rencontre entre greffés suisses et russes. Pas simple comme nous l’avons déjà raconté dans ce blog. Et, à vrai dire, aux premiers renseignements, cela semblait bien compromis. Mais c’était mal connaître Madame Gradova, pardon, Irina !
Avec l’incroyable énergie qui la caractérise, Irina a fini par convaincre les autorités médicales locales, par trouver Anna, la militante de l’association « Le droit de vivre » et par mettre sur pied une rencontre merveilleuse et enrichissante pour tous.
Lorsque enfin nous nous sommes rencontrés sur le quai du petit club nautique d’Arkhangelsk, au moment des présentations je l’ai appelé une dernière fois « Madame Gradova »… (« Ne m’appelez pas Madame Gradova, mais juste Irina ! »). Après, ce ne fut plus du tout difficile, tant sa chaleur, sa vivacité, son entrain (sans parler de son look moderne !!) ont crée immédiatement un rapport d’amitié qui n’est pas prêt de s’effacer.
Irina vient chaque année à Mulhouse pour y enseigner le russe durant quelques semaines dans le cadre d’un échange universitaire, et comme la Suisse pas bien loin, nous espérons bien lui rendre son fantastique accueil.
MERCI IRINA
Irina Shkarina
Et l’aventure n’aurait pas été possible sans une autre Irina, bien lointaine du Grand Nord de la Russie.
Irina Shkarina, notre amie russe de Tashkent, en Ouzbékistan. Irina rencontrée en reportage en 2001, juste après le 11 septembre. Irina, ancienne championne de français d’Ouzbékistan à l’époque soviétique, devenue interprète puis secrétaire à l’ambassade suisse de Tashkent.
Interprète émérite lors des visites d’Anton Cottier alors président du Conseil National, et de Joseph Deiss, conseiller fédéral. Irina venue nous rendre visite à 2 reprises en Suisse.
C’est elle qui grâce au miracle d’internet, s’est occupée de traduire en russe tous les documents préparatoires pour le voyage de Chamade en Russie. Qu’un nouveau document en russe soit demandé, et 24 heures plus tard, nous l’avions en pièce jointe. Une aide plus que précieuse, mais aussi un vrai témoignage d’amitié.
MERCI IRINA
Les femmes russes sont des tortionnaires. Elles n’ont aucune pitié pour leurs pieds. Elles leur infligent quotidiennement un traitement inhumain. Juchées du soir au matin, en équilibre instable à 10 cm du sol (voir plus pour les plus cruelles), elles ont inventé le supplice du talon tout terrain et en toutes circonstances.
J’en ai vu disloquer impunément leurs chevilles sur le ballast de la voie ferrée de Mourmansk, écarteler leurs phalanges en vissant leur talon aiguille dans la plage de sable d’Arkhangelsk, émietter leur astragale sur des chemins pierreux de l’île Solovetsky ou encore torsader leurs ligaments dans les parcs de Petrozavodsk. Rien ne les arrête, ni la gadoue, ni les hautes herbes, ni les pavés, trous, les planches humides des pontons d’amarrage. Ni même le cockpit de Chamade.
Mais pourquoi diable les femmes russes sont-elle aussi podophobes ? Masochisme ? Old Fashion victimisme ? Complexe d’infériorité ? Volonté de domination ? Exorcisme du vertige ? Pour Tatiana (qui ne met jamais de talon) c’est une simple question de statistique :
Il y a 10 femmes pour huit hommes en Russie. Et pour ne pas rester en rade, elles ne reculent devant rien pour titiller les fantasmes masculins. Lesquels en Russie, se nichent dans le pied galbé de la gent féminine, comme Pouchkine en a beaucoup témoigné. A chacun son talon d’Achille. Pour Maxim, c’est davantage une question de dignité. Le talon fut l’arme avec laquelle les femmes russes ont résisté à la prolétarisation forcée de leur féminité.
Des explications qui valent ce qu’elles valent. Mais toujours est-il qu’aujourd’hui encore, quelle que soient le lieu, l’heure, la circonstance, la taille que l’on a, la tenue que l'on porte, la couleur ou la forme de la chaussure, il faut exhiber un pied (archi)cambré. Sans quoi on n’est pas une femme ! Du moins pas une vraie. L’élégance, la séduction, tout ce qui fait la féminité (à défaut de féminisme) se mesure à la hauteur du talon. Il y en a qui le portent avec la finesse et la désinvolture d’une top modèle, d’autres avec la grâce d’une patineuse à roulette débutante, mais qu’importe la démarche pourvu qu’il y ait l’ivresse de se sentir sur un piédestal et sans doute aussi de porter le panTALON.
PS. Effet de contagion à la gent masculine ? .J’ai même rencontré un grand brun avec une chaussure bleue (voir photo)
(Par Sylvie)
Je n’irai pas jusqu’à regretter Léningrad...Mais bon… Même si ce n’était pas gai gai, j’avais gardé le souvenir d’une ville imposante, drapée dans sa splendeur passée, son spleen et ses brumes automnales. Une ville mélancolique dont la magie devait beaucoup au silence et aux clairs-obscurs de ses canaux et de ses ponts. Une capitale d’Empire déchue, plus imposante que jamais au milieu de ses rues inanimées et de ses palais presque déserts.
Trente ans après, je découvre Saint-Pétersbourg, étincelante et étourdissante. Avec ses hordes de touristes, ses queues sans fin devant l’Hermitage, ses canaux encombrés de bateaux-mouches, ses attractions de Disneyland à trois roubles. Une ville en représentation permanente où les mariées à l’eau de rose posent pour le photographe devant les palais, escortée de limousines blanches et, le plus souvent, d’un mari fort marri de noyer déjà son ennui dans la bouteille de champagne qu’il trimbale avec lui..
Avec celle de son architecture parfaite, la Nevski Propspect, fait désormais miroiter la perspective de ses embouteillages, de ses restaurants fast-food chics et chers et des grandes marques qui se sont approprié les vitrines et les enseignes.
Comme au temps des Tsars, Saint-Pétersbourg fait étalage de ses richesses et de ses beautés, présentes et passées. Elle a visiblement gardé le goût du luxe de ses illustres Empereurs qui - appréciation toute personnelle à la vue des Palais et des salles fastueuses de l’Hermitage – ont donné de bonnes raisons à leur peuple de faire la révolution.
Mais la révolution ne lui a rien apporté de bon. Alors Saint-Pétersbourg réhabilite et glorifie son passé tsariste. Pierre le Grand, son fondateur, l’emporte haut la main sur Lénine qui a disparu de la circulation. Il est omniprésent sur les places, dans les gares, dans les musées. Mais aussi Catherine, Alexandra, Nicolas et les autres font figure de nouveaux people, avec qui les nouveaux Russes rivalisent pour claquer ostensiblement leur pognon – de façon sans doute moins noble et artistique - .
Au Central River Yacht Club (le seul habilité jusqu’ici à recevoir des bateaux étrangers), Chamade fait figure de Deux-Chevaux, face aux yachts à plusieurs millions de dollars qui l’entourent. On y voit chaque jour des hélicoptères se poser pour déposer des messieurs qui sont attendus par leur 4x4 ou leur Mercedes, ou qui viennent, accompagnés de créatures (pas toujours divines) en talons aiguilles, casser une graine dans le restaurant le plus cher de St-Petersbourg.
Bien sûr, au-delà de cette cité bling-bling des nouveaux tsars de l’économie, il y a la Saint- Pétersbourg de mes souvenirs qui n’a pas besoin de fard pour être grande et belle. Celle qui se promène, paisible, le long des canaux bordés de magnifiques façades. Celle prend chaque jour le métro et se presse dans les halles du marché Sennoï. Celle qui n’a pas encore été touchée par les bienfaits de l’économie de marché. Ni par ses méfaits.
S'il est un moment de ce voyage à travers la Russie dont nous nous souviendrons, c'est bien cette traversée nocturne de St-Petersbourg, entre 2h et 4h du matin, au moment où tous les ponts de la ville se lèvent pour laisser passer le trafic fluvial, coupant ainsi la ville en deux.
Un moment magique à partager...
Comment est-il Andrey ? Grand, petit, blond brun ? Je me posais tout de même la question, en arrivant à St-Pétersbourg. Andrey, jusqu’ici, c’était une voix au téléphone et une relation virtuelle, un échange de mails.
Andrey travaille à la Croix-Rouge de St-Pétersbourg et c’est lui, qui depuis le mois de février, s’est occupé d’organiser LA « rencontre russo-suisse du 12 août». Celle qui devait clore le projet Chamade 09, en mettant en contact des hôpitaux suisse et russe pour une éventuelle coopération dans le domaine de la transplantation. Eh bien, grâce à Andrey, elle a eu lieu cette rencontre, entre des représentants de la Pavlov Medical State University de St-Pétersbourg et des représentants du CHUV.
A peine amarrés dans le Yacht-Club « Central River » (le plus huppé de St-Pétersbourg mais le seul habilité à recevoir des bateaux étrangers) nous avons pris contact avec Andrey et dès le lendemain nous avons été reçus très chaleureusement par le staff de la Croix-Rouge et sa Présidente, la sémillante Tatjana Lineva. J’ai pu constater à cette occasion qu’Andrey n’était ni très grand, ni très petit, ni blond ni brun, puisqu’il a le crâne tondu, et qu’il est très sympathique.
Le 12 août, le grand jour est arrivé. En présence de la Consule de Suisse à St-Pétersbourg et des hautes autorités de la faculté de médecine de l’Université Pavlov, le Docteur Giangiorgio Tozzi, chirurgien cardiaque, spécialiste de la transplantation, a présenté les différentes méthodes (de la pompe d’assistance cardiaque à la transplantation) utilisées au CHUV, dans son domaine.
Puis Nathalie Pilon, coordinatrice du Centre romand de transplantation, a exposé le système de coordination mis en place en Suisse pour gagner en efficacité et rendre le don d’organes plus opérationnel. Une question qui a beaucoup intéressé le corps médical russe et le Doyen de la faculté, aux prises avec de grosses difficultés d’organisation au niveau national.
Le Professeur Galibin, spécialiste de la transplantation des reins, l’a expliqué : Le système russe (basé sur la présomption d’acceptation du don d’organes et non le don volontaire, comme en Suisse) s’est toujours heurté à la suspicion des citoyens et à des considérations religieuses Il est par ailleurs trop centralisé pour être efficace et pour impliquer les hôpitaux régionaux. Il manque totalement de coordination, non seulement au niveau géographique, mais aussi entre les services d’urgences et les services de transplantation. D’où les pressions qui sont faites actuellement auprès de Moscou, pour changer la loi, jugée par ailleurs trop restrictive.
Marc a ensuite présenté le projet « Chamade » qui intéressait plus particulièrement la presse, très impressionnée aussi par le témoignage de Harold. Tout le monde a été très touché par le récit de sa vie de transplanté des deux poumons et d’un rein qui lui a été donné par sa femme. Une preuve d’amour qui va droit au coeur des Russes.
Pour finir, le Doyen de la Faculté a proposé que Chamade se transforme en Arche de Noé pour que tout le monde concerné par le don d’organes et la transplantation puisse naviguer vers des horizons meilleurs.
Reste surtout à espérer que cette journée d’échange sur le thème de la transplantation pourra se prolonger par une coopération entre le CHUV et la Pavlov State Medical University.
Andrey, lui est persuadé qu’il faut foncer dans la brèche et mettre sur pied de vraies campagnes d’information sur le don d’organes, dont les Russes ne savent rien ou presque. « Lorsque quelqu’un a besoin d’une transplantation, il ne sait même pas à qui s’adresser », souligne-t-il, en espérant que la Croix-Rouge puisse jouer un rôle actif dans ce domaine.
En attendant, merci à la Croix-Rouge de St Petersbourg, à Tatjana et à Andrey qui ont œuvré sans compter à la réussite de cette rencontre. Merci aussi à Jean-Paul Périat (Président de l’Association Suisse-Russie) qui nous a mis en contact avec eux et merci à Julie qui a bénévolement assuré la traduction d’une partie des débats. Tous sont devenus des amis de « Chamade », c'est-à-dire nos amis. Et nous nageons dans la félicité.
A propos de félicité, Andrey nous a donné la définition russe du paradis : « De la nourriture chinoise, une maison anglaise, une femme russe et un salaire américain » Et l’enfer ? « De la nourriture anglaise, une maison chinoise, une femme américaine et un salaire russe ».
J’adore l’humour russe !
S’il fallait donner un conseil à ceux qui souhaitent un jour naviguer dans les eaux intérieures de la Russie, ce serait :
-Avoir à bord quelqu’un qui parle le russe et disposer d’un bon crédit téléphonique
Jamais autant que durant cette étape finale de notre traversée de la Russie par ses canaux cela n’aura été plus vrai.
Lundi 3 août, Harold, greffés des 2 poumons et d’un rein a rejoint le bord et rendez-vous a été pris avec un pilote pour une traversée du sud du lac Onega, en 2 jours. Nous pensions pouvoir musarder mais par prudence, nous vérifions le programme auprès du responsable des ponts.
Et là, surprise. Contrairement à ce qui nous avait été dit, dans un premier temps, les ponts qui devront se lever tout spécialement pour laisser passer Chamade et ses 16 mètres de tirant d’air, ne s’ouvrent pas le samedi. Il faut donc changer nos plans à la dernière minute et annoncer au pilote que naviguerons toute la nuit, sans nous arrêter.
Mardi 4 août, à 3 heures du matin, nous arrivons à Vosnesenie, à l’entrée de la rivière Svir. En ce début août il fait maintenant nuit et Vassily le pilote refuse d’aller plus loin, nous demandant de jeter l’ancre en bordure du chenal d’accès. Etrange décision, car le chenal est très étroit et, 2 heures durant, les barges pétrolières vont nous raser à quelques mètres, provoquant quelques frissons…
A 5 heures le jour se lève et nous gagnons un quai en bois à moitié écroulé pour procéder au changement volant de pilote, puisque nous changeons de zone. Au revoir le Belomorsk-Baltiskiy Kanal, nous entrons dans le Volga-Baltiskiy Kanal qui nous conduira jusqu’à St Petersbourg, et c’est donc Nicolaï qui rejoint le bord.
Changement d’ambiance aussi, puisque nous rejoignons l’une des voies fluviales les plus fréquentées de Russie, celle qui relie la mer Baltique à la Volga. Elle est empruntée chaque jour par des dizaines de navires fluviaux, la plupart des pétroliers qui amènent à St Petersbourg le pétrole russe destiné à l’exportation.
Sur le parcours nous passerons 2 gigantesques écluses et 4 ponts qui dominent la rivière de 14m50, juste pas assez pour Chamade. Ils devront donc s’ouvrir à des moments fixés d’avance, nous obligeant à tenir un horaire très précis.
Et pour simplifier les choses nous dépendons aussi bien des responsables des écluses que de celui des ponts. Chacun agit sans aucune coordination, nous obligeant à des chassés croisés téléphoniques permanents. Et il n’y a rien à attendre du pilote qui s’est juste contenté de nous demander si on avait bien réservé les ouvertures des ponts. Le reste… il s’en tamponne... c’est le moins que l’on puisse dire.
Mercredi 5 août, de bonne heure on est à l’entrée de l’écluse de Podporozhie, mais on nous demande d’attendre. Nous ne sommes pas prioritaire. Le pilote, passif répercute l’ordre.» Il faut attendre… » Et tant pis si on va rater l’heure du pont qui se trouve juste 3 milles en aval. C’est notre interprète Tatiana qui prend les choses et le téléphone en main … Finalement ça marche et nous pouvons passer cette écluse gigantesque de 220 mètres de long et 15 mètres de dénivellation.
Mais une demi-heure plus tard, nous voilà bloqués devant le pont. « Attendez », c’est la seule réponse qu’on obtient par VHF.
Finalement avec une heure de retard, le pont se lève et on monte les tours pour rattraper le retard. Heureusement que le courant de la rivière nous aide (il fait ici près de 3 nœuds).
Et c’est à près de 10 nœuds sur le fond qu’on file vers la deuxième écluse et le deuxième pont. On commence à se détendre un peu quand le téléphone sonne… C’est Vladimir Ivankiv, notre agent de St Petersbourg qui gère les contacts avec l’administration du canal. « Hello Marc, bad news… j’ai reçu la facture pour le passage… ce n’est pas 1000 dollars comme annoncé mais 3000 ! »
Sur le moment, on ne s’inquiète pas trop, ça ressemble à ce qui nous est arrivé à l’entrée du canal du Belomorsk. On se dit que moyennant quelques coups de fil, Vladimir va arranger cela. On passe une nouvelle nuit à l’entrée du lac Ladoga.
Jeudi 6 août, on entame les 80 milles de la traversée du sud du lac Ladoga, le plus grand d’Europe (32 fois la taille du Léman !). Superbe traversée à la voile, au largue par 15 nœuds de vent. On tient l’horaire, tout baigne ! Même si les téléphones avec Vladimir et Moscou se multiplient, sans pour autant obtenir de réponses claires sur l’affaire de la facture.
Vendredi 7 août, comme prévu à 10h10 précises, on franchit le premier pont sur la Neva. Il s’est levé à la minute… il est vrai que le trafic routier qui le franchit est intense et que les 15 minutes nécessaires à la manœuvre suffisent à créer un joli bouchon !
On se détend, tout va bien… quand soudain le téléphone sonne à nouveau… C’est Vladimir. Impossible pour lui de trouver un arrangement avec les autorités du canal… c’est 3000 dollars et rien d’autre. Et ces mêmes autorités fixent maintenant un ultimatum… « Où vous payez d’ici 2 heures ou vous resterez bloqués plusieurs jours dans la Neva ».
Pour nous qui sommes attendus à St Petersbourg pour le Forum sur la Transplantation, organisé à l’occasion du passage de Chamade dans la ville, c’est une quasi prise en otage.
Mais que faire ? S’énerver ne sert à rien. De plus nous sommes au milieu de la rivière, et Vladimir plus qu’ennuyé me dit qu’il ne dispose pas d’une pareille somme. Mais l’homme a de la ressource. En moins de deux heures il réussit à collecter auprès de ses amis le montant nécessaire et à courir à la banque pour effectuer le versement. L’autorisation de passage est donnée, il ne reste plus qu’à attendre 2 heures du matin pour entamer la dernière partie du voyage, le passage sous les 8 ponts de la ville qui s’ouvrent chaque nuit entre 2 et 4h pour laisser passer tout le trafic fluvial.
Nicolaï, qui n’a jamais vu un voilier de sa vie, nous demande alors de nous amarrer à couple d’un pétrolier. Mais il y a plus de 2 nœuds de courant et les vagues des innombrables bateaux qui passent. C’est non seulement intenable mais dangereux pour le bateau. Cette fois-ci pas question d’obéir et nous repartons d’autorité pour jeter l’ancre un peu plus loin, peu importe si ce n’est pas « comme dans le règlement ».
Et le téléphone sonne à nouveau ! Cette fois-ci, c’est pour tenter de déterminer qui va nous piloter pour le passage des ponts. Nicolaï n’est qu’un pilote de transit, et nous devrions embarquer un nouveau pilote, spécialiste des ponts de la ville. Mais nous sommes au mouillage. Donc Nicolaï qui a déjà son petit sac tout prêt ne peut débarquer, et l’autre pilote ne peut embarquer ! Le téléphone chauffe… Finalement ordre est donné à Nicolaï de nous piloter durant la nuit. On regarde ensemble les cartes, je lui indique la marina où nous sommes attendus. « Non, dit Nicolaï, moi je vous conduis au port de commerce ».
Ca commence à me chauffer les oreilles ! Re-téléphone, re-palabres, et finalement nouvel ordre à Nicolaï de nous guider jusqu’au dernier pont où un nouveau pilote (!) devrait nous guider pour les 2 derniers milles jusqu’à la marina. Puis nouveau contrordre, pas de changement de pilote, Nicolaï doit rester à bord, mais une pilotine viendra nous guider pour ce dernier passage.
Ouf !… ça semble enfin au point… et à 2 heures du matin, on peut se lancer dans cette dernière traversée, absolument magique, de la ville de St Petersbourg, glissant sous les ponts, le longs des quais et des palais, saluant la forteresse de Pierre-et-Paul, pour finalement sous le coup de 4h et demi du matin, amarrer Chamade au ponton de la marina du Central River Yacht Club.
Tatiana, notre interprète est mi-épuisée mi-excédée, elle a honte pour son pays, nous aussi… bonne nuit !
Post-scriptum :
A ce jour l’affaire n’est pas close et via nos contacts en Suisse et à Moscou nous espérons bien arriver à un arrangement et à une tarification plus réaliste, puisque, apparemment on nous a appliqué le tarif pour navire de commerce, faute de disposer d’un tarif pour voilier. Les voiliers russes, eux, n’ont pas besoin de pilote et donc ne paient qu’une taxe très faible. L’essentiel des 3000 dollars demandés concerne les frais de pilotage. Plus de 20'000 roubles par jour, l’équivalent d’un salaire mensuel moyen en Russie !
Re-post-scriptum :
Mais comment, me direz-vous, cela peut-il vous arriver, alors que vous avez une autorisation signée par Vladimir Poutine ? Un élément de réponse en clin d’œil, avec ce « joke » qu’on m’a raconté juste après notre arrivée à St Petersbourg.
C’est Vladimir Poutine qui reçoit en cadeau de Barack Obama une pièce d’étoffe de luxe pour se faire faire un costume. Il se rend alors chez les tailleurs du Kremlin qui lui disent : « Oh, c’est impossible, pour un grand homme comme vous, il n’y a pas assez de tissu ». Il va alors chez le plus grand tailleur de Moscou qui lui répond aussi : « Pour un grand homme comme vous, pas assez de tissus ». Finalement il profite d’un voyage en province, loin de Moscou, pour aller voir un petit tailleur dans un bazar. Au bout d’une semaine celui-ci lui remet un costume trois pièce impeccable. Et Poutine de demander : « Comment vous avez fait ? A Moscou on m’a dit qu’il n’y avait pas assez de tissu »
« C’est parce qu’à Moscou, répond le tailleur, vous êtes un grand homme, mais ici, vous n’êtes rien ! »