


Petrozavodsk – St Petersbourg : Prise d’otages sur la Neva
Par Marc, à 23:26 :: 2009 Russie Petrozavodsk St Petersburg :: #209 :: rss
S’il fallait donner un conseil à ceux qui souhaitent un jour naviguer dans les eaux intérieures de la Russie, ce serait :
-Avoir à bord quelqu’un qui parle le russe et disposer d’un bon crédit téléphonique
Jamais autant que durant cette étape finale de notre traversée de la Russie par ses canaux cela n’aura été plus vrai.
Lundi 3 août, Harold, greffés des 2 poumons et d’un rein a rejoint le bord et rendez-vous a été pris avec un pilote pour une traversée du sud du lac Onega, en 2 jours. Nous pensions pouvoir musarder mais par prudence, nous vérifions le programme auprès du responsable des ponts.
Et là, surprise. Contrairement à ce qui nous avait été dit, dans un premier temps, les ponts qui devront se lever tout spécialement pour laisser passer Chamade et ses 16 mètres de tirant d’air, ne s’ouvrent pas le samedi. Il faut donc changer nos plans à la dernière minute et annoncer au pilote que naviguerons toute la nuit, sans nous arrêter.
Mardi 4 août, à 3 heures du matin, nous arrivons à Vosnesenie, à l’entrée de la rivière Svir. En ce début août il fait maintenant nuit et Vassily le pilote refuse d’aller plus loin, nous demandant de jeter l’ancre en bordure du chenal d’accès. Etrange décision, car le chenal est très étroit et, 2 heures durant, les barges pétrolières vont nous raser à quelques mètres, provoquant quelques frissons…
A 5 heures le jour se lève et nous gagnons un quai en bois à moitié écroulé pour procéder au changement volant de pilote, puisque nous changeons de zone. Au revoir le Belomorsk-Baltiskiy Kanal, nous entrons dans le Volga-Baltiskiy Kanal qui nous conduira jusqu’à St Petersbourg, et c’est donc Nicolaï qui rejoint le bord.
Changement d’ambiance aussi, puisque nous rejoignons l’une des voies fluviales les plus fréquentées de Russie, celle qui relie la mer Baltique à la Volga. Elle est empruntée chaque jour par des dizaines de navires fluviaux, la plupart des pétroliers qui amènent à St Petersbourg le pétrole russe destiné à l’exportation.
Sur le parcours nous passerons 2 gigantesques écluses et 4 ponts qui dominent la rivière de 14m50, juste pas assez pour Chamade. Ils devront donc s’ouvrir à des moments fixés d’avance, nous obligeant à tenir un horaire très précis.
Et pour simplifier les choses nous dépendons aussi bien des responsables des écluses que de celui des ponts. Chacun agit sans aucune coordination, nous obligeant à des chassés croisés téléphoniques permanents. Et il n’y a rien à attendre du pilote qui s’est juste contenté de nous demander si on avait bien réservé les ouvertures des ponts. Le reste… il s’en tamponne... c’est le moins que l’on puisse dire.
Mercredi 5 août, de bonne heure on est à l’entrée de l’écluse de Podporozhie, mais on nous demande d’attendre. Nous ne sommes pas prioritaire. Le pilote, passif répercute l’ordre.» Il faut attendre… » Et tant pis si on va rater l’heure du pont qui se trouve juste 3 milles en aval. C’est notre interprète Tatiana qui prend les choses et le téléphone en main … Finalement ça marche et nous pouvons passer cette écluse gigantesque de 220 mètres de long et 15 mètres de dénivellation.
Mais une demi-heure plus tard, nous voilà bloqués devant le pont. « Attendez », c’est la seule réponse qu’on obtient par VHF.
Finalement avec une heure de retard, le pont se lève et on monte les tours pour rattraper le retard. Heureusement que le courant de la rivière nous aide (il fait ici près de 3 nœuds).
Et c’est à près de 10 nœuds sur le fond qu’on file vers la deuxième écluse et le deuxième pont. On commence à se détendre un peu quand le téléphone sonne… C’est Vladimir Ivankiv, notre agent de St Petersbourg qui gère les contacts avec l’administration du canal. « Hello Marc, bad news… j’ai reçu la facture pour le passage… ce n’est pas 1000 dollars comme annoncé mais 3000 ! »
Sur le moment, on ne s’inquiète pas trop, ça ressemble à ce qui nous est arrivé à l’entrée du canal du Belomorsk. On se dit que moyennant quelques coups de fil, Vladimir va arranger cela. On passe une nouvelle nuit à l’entrée du lac Ladoga.
Jeudi 6 août, on entame les 80 milles de la traversée du sud du lac Ladoga, le plus grand d’Europe (32 fois la taille du Léman !). Superbe traversée à la voile, au largue par 15 nœuds de vent. On tient l’horaire, tout baigne ! Même si les téléphones avec Vladimir et Moscou se multiplient, sans pour autant obtenir de réponses claires sur l’affaire de la facture.
Vendredi 7 août, comme prévu à 10h10 précises, on franchit le premier pont sur la Neva. Il s’est levé à la minute… il est vrai que le trafic routier qui le franchit est intense et que les 15 minutes nécessaires à la manœuvre suffisent à créer un joli bouchon !
On se détend, tout va bien… quand soudain le téléphone sonne à nouveau… C’est Vladimir. Impossible pour lui de trouver un arrangement avec les autorités du canal… c’est 3000 dollars et rien d’autre. Et ces mêmes autorités fixent maintenant un ultimatum… « Où vous payez d’ici 2 heures ou vous resterez bloqués plusieurs jours dans la Neva ».
Pour nous qui sommes attendus à St Petersbourg pour le Forum sur la Transplantation, organisé à l’occasion du passage de Chamade dans la ville, c’est une quasi prise en otage.
Mais que faire ? S’énerver ne sert à rien. De plus nous sommes au milieu de la rivière, et Vladimir plus qu’ennuyé me dit qu’il ne dispose pas d’une pareille somme. Mais l’homme a de la ressource. En moins de deux heures il réussit à collecter auprès de ses amis le montant nécessaire et à courir à la banque pour effectuer le versement. L’autorisation de passage est donnée, il ne reste plus qu’à attendre 2 heures du matin pour entamer la dernière partie du voyage, le passage sous les 8 ponts de la ville qui s’ouvrent chaque nuit entre 2 et 4h pour laisser passer tout le trafic fluvial.
Nicolaï, qui n’a jamais vu un voilier de sa vie, nous demande alors de nous amarrer à couple d’un pétrolier. Mais il y a plus de 2 nœuds de courant et les vagues des innombrables bateaux qui passent. C’est non seulement intenable mais dangereux pour le bateau. Cette fois-ci pas question d’obéir et nous repartons d’autorité pour jeter l’ancre un peu plus loin, peu importe si ce n’est pas « comme dans le règlement ».
Et le téléphone sonne à nouveau ! Cette fois-ci, c’est pour tenter de déterminer qui va nous piloter pour le passage des ponts. Nicolaï n’est qu’un pilote de transit, et nous devrions embarquer un nouveau pilote, spécialiste des ponts de la ville. Mais nous sommes au mouillage. Donc Nicolaï qui a déjà son petit sac tout prêt ne peut débarquer, et l’autre pilote ne peut embarquer ! Le téléphone chauffe… Finalement ordre est donné à Nicolaï de nous piloter durant la nuit. On regarde ensemble les cartes, je lui indique la marina où nous sommes attendus. « Non, dit Nicolaï, moi je vous conduis au port de commerce ».
Ca commence à me chauffer les oreilles ! Re-téléphone, re-palabres, et finalement nouvel ordre à Nicolaï de nous guider jusqu’au dernier pont où un nouveau pilote (!) devrait nous guider pour les 2 derniers milles jusqu’à la marina. Puis nouveau contrordre, pas de changement de pilote, Nicolaï doit rester à bord, mais une pilotine viendra nous guider pour ce dernier passage.
Ouf !… ça semble enfin au point… et à 2 heures du matin, on peut se lancer dans cette dernière traversée, absolument magique, de la ville de St Petersbourg, glissant sous les ponts, le longs des quais et des palais, saluant la forteresse de Pierre-et-Paul, pour finalement sous le coup de 4h et demi du matin, amarrer Chamade au ponton de la marina du Central River Yacht Club.
Tatiana, notre interprète est mi-épuisée mi-excédée, elle a honte pour son pays, nous aussi… bonne nuit !
Post-scriptum :
A ce jour l’affaire n’est pas close et via nos contacts en Suisse et à Moscou nous espérons bien arriver à un arrangement et à une tarification plus réaliste, puisque, apparemment on nous a appliqué le tarif pour navire de commerce, faute de disposer d’un tarif pour voilier. Les voiliers russes, eux, n’ont pas besoin de pilote et donc ne paient qu’une taxe très faible. L’essentiel des 3000 dollars demandés concerne les frais de pilotage. Plus de 20'000 roubles par jour, l’équivalent d’un salaire mensuel moyen en Russie !
Re-post-scriptum :
Mais comment, me direz-vous, cela peut-il vous arriver, alors que vous avez une autorisation signée par Vladimir Poutine ? Un élément de réponse en clin d’œil, avec ce « joke » qu’on m’a raconté juste après notre arrivée à St Petersbourg.
C’est Vladimir Poutine qui reçoit en cadeau de Barack Obama une pièce d’étoffe de luxe pour se faire faire un costume. Il se rend alors chez les tailleurs du Kremlin qui lui disent : « Oh, c’est impossible, pour un grand homme comme vous, il n’y a pas assez de tissu ». Il va alors chez le plus grand tailleur de Moscou qui lui répond aussi : « Pour un grand homme comme vous, pas assez de tissus ». Finalement il profite d’un voyage en province, loin de Moscou, pour aller voir un petit tailleur dans un bazar. Au bout d’une semaine celui-ci lui remet un costume trois pièce impeccable. Et Poutine de demander : « Comment vous avez fait ? A Moscou on m’a dit qu’il n’y avait pas assez de tissu »
« C’est parce qu’à Moscou, répond le tailleur, vous êtes un grand homme, mais ici, vous n’êtes rien ! »




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