Archive for the ‘ Russie – Aléoutiennes ’ Category

Tourisme à la tronçonneuse

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(Par Sylvie)

Adieu Kodiak, adieu les îles chauves et les comptoirs à poissons. Nous voici sur  le « main land », c’est à dire la péninsule alsakienne, dans le port de Seldovia.

Autant vous dire que nous avons retrouvé la « civilisation » made in US, dans ce lieu de villégiature bobo baba, accessible uniquement par bateau ou petit avion. Les habitants d’Anchorage ou de Homer viennent y passer le week-end dans leurs résidences secondaires ou dans une des nombreuses lodges. Pour pêcher, « kayaker » ou se balader le long des trails aménagés pour les touristes au milieu de vraies belles forêts aux couleurs déjà automnales.

Seldovia, Zaliv Seldevoy (la baie des harengs) du temps de la colonisation russe a gardé quelques restes d’un passé pas si lointain (début du XXème siècle) où l’industrie du poisson et du bois faisaient la richesse des habitants. Comme leurs maisons construites sur pilotis, le long de la mer, n’étaient accessibles qu’à marée basse, des passerelles en bois furent construites pour permettre des relations de voisinage non stop et renforcer l’attractivité commerciale du port qui a l’avantage de rester libre de glaces en hiver.

Puis le hareng a disparu, victime des déchets salés déversés dans son habitat naturel par les « canneries ». Et en 1964  l’éruption d’un volcan voisin a donné le coup de grâce à la sucess story de Seldovia. D’un seul coup d’un seul, tout le littoral de la baie s’est enfoncé de plus d’un mètre dans la mer. Patatras, tout est tombé à l’eau – c’est le cas de le dire. Les passerelles de bois, les pilotis et les maisons qui ont été reconstruites un peu plus à l’intérieur des terres. Il ne subsiste aujourd’hui qu’un carré de vieille maisons en bois, pleines de charme et d’attrait touristique.

Mais ça ne suffit pas. Il faut de « l’entertaiment » pour ferrer le touriste qui débarque en ferry de Homer. En arrivant à Seldovia le week-end du Labour day (4 septembre), nous avons eu droit à un festival artistique très arrosé de pluie : un concours de sculptures réalisées sur place, à la tronçonneuse, dans une débauche de vrombissements. Beaucoup  d’huile de coude et d’énergie électrique dépensée pour un résultat, ma foi, surprenant, qui ferait presque oublier l’inextinguible inspiration Walt Disney.

Cette année, c’est la pieuvre qui a agrippé le premier prix. Et comme toutes les oeuvres gagnantes sont exposées années après année dans la rue – oui, il n’y en a qu’une asphaltée -, Seldovia est remplie de monstres marins, terriens et humains qui ornent tous les pas de porte mais n’ont pas l’air d’effrayer les ours qui rôdent, parait-il, aux abords  de la bourgade.

Et comme le mauvais temps, inextinguible lui aussi, nous cloué au port pendant quatre jours, nous avons pu aussi assister à l’école, à un concert de guitare country et banjo qui a mis un peu de soleil dans les cœurs. Mais seulement dans les cœurs, car dans le ciel, malgré quelques velléités très passagères, on a encore rien vu venir derrière l’arc en ciel, si ce n’est la pluie

Madison, le grand marin

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(Par Sylvie)

Son bonnet vissé sur la tête, son sweat shirt trop grand détrempé, ses pantalons rapiécés, une jeune fille s’est approchée du ponton où Chamade est amarré, dans le port de Kodiak. Une fois encore la question qui rapproche fuse, tintée d’un joli accent américain : « Hi, vous parlez français ? Je peux venir chez vous pour parler ? Je voudrais pratiquer un peu ma français ».

Bienvenue à bord, Madison qui nous dit venir de Boston. Elle parle français parce qu’elle a fait son école primaire en «immersion » dans la langue de Voltaire ( tous les cours donnés en français). Elle sort tout juste de l’université, où elle a obtenu un master en sociologie. Elle a 22 ans. C’est en mai dernier, au début de la saison du saumon qu’elle a débarqué à Kodiak, « pour bien gagner ma vie ».

Comme l’héroine du « Grand marin », le livre de Catherine Poulin, elle a arpenté les pontons en bois du port, à la recherche d’un job. Aucun skipper ne voulait d’elle. Aucun…sauf Dana, capitaine aux yeux clairs, qui après avoir partagé sa vie entre la radio locale de Kodiak et la pêche, a fini par choisir définitivement le poisson plutôt que le micro.

A bord du « Lynx », le senneur de Dana, on ne chôme pas. On pêche. Jour et nuit. A peine quelques heures de sommeil volées par-ci par là, entre deux prises, le corps recroquevillé dans une couchette encombrée et pas plus grande qu’un cercueil.

Madison partage désormais sa vie avec deux autres étudiants. Dana l’a affectée à la gestion du filet, avec un acolyte. L’autre manoeuvre le skiff, le petit canot qui permet de déployer le filet. On lui a aussi attribué le titre de chef de cuisine. Ce dont elle n’est pas peu fière.

En bonne sociologue, elle a trouvé très intéressant d’observer la façon dont les hommes considèrent les femmes dans ce métier : un mélange de condescendance et de paternalisme. On la protège tout en la mettant à l’épreuve. Elle doit démontrer qu’elle peut tout faire comme les hommes. Supporter le froid, la puanteur, la promiscuité au sein de l’équipage. Remonter la senne, porter les caisses remplies au ras bord de saumons.

Parfois, Madison va se réfugier au premier étage. A la passerelle, le royaume de Dana avec qui elle aime causer.

Il lui raconte les lieux, lui explique la nature et  la vie des poissons qu’il connaît par coeur.  « J’ai eu de la chance de tomber sur un skipper compétent et expérimenté qui ne gueule pas tout le temps comme les autres capitaines. Il est devenu mon ami ». Et Madison d’exhiber comme un trophée la peau de renard que Dana lui a offert à leur retour de pêche.

Car la saison se termine. Dans le port de Kodiak on range les filets et on nettoie les bateaux. Le 3 septembre Madison reprendra l’avion pour Boston,  avec ses joues roses et ses nouveaux muscles de déménageur. Elle est heureuse. Elle a gagné en trois mois 20’000 dollars, soit l’équivalent de 10 % de la recette du Links. Le Grand Marin, c’est elle !

Elle va pouvoir se payer  cet automne un super voyage en Europe. En Hongrie, en Espagne et surtout en France. Nous lui avons amicalement conseillé de pas prendre son étole de renard  avec elle.

« Marins à l’encre » : Pas de page blanche !

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Quelle magnifique expérience !

Pour nous qui voulions associer navigation et création,  aventure et littérature, ces 4 semaines passées en compagnie de nos « Marins à l’encre » ont été un grand moment de partage.

Matthieu Berthod et Diane Peylin

Il est vrai que l’Alaska y a mis du sien !

Paysages ensorcelants…

Baleines, phoques, oiseaux marins…

Ce fut aussi pour Diane Peylin, Pierre Crevoisier et Matthieu Berthod une plongée dans le monde du poisson.

Et pas besoin de sortir une ligne…

Grâce à la générosité des pêcheurs le saumon n’a jamais manqué à bord…

Pierre Crevoisier

Si le ciel s’est montré chiche en soleil, les pluies, brumes et brouillards ont souvent enveloppé ces côtes d’un parfum de mystères inspirants…

Sans parler des « personnages » dont l’Alaska regorge

Prises de notes, croquis, aquarelles, rencontres, débats ou interrogation sur l’écriture auront rempli tout l’espace de Chamade.

Autant dire que ce matin, on se sent un peu seuls dans le port de Kodiak.

En repartant avec leurs sacs  pleins d’idées, d’histoires et de projets de nouvelles nos « Marins à l’encre » ont créé le vide…

Mais pour eux, pas d’angoisse de la page blanche !

Même s’il leur reste désormais à écrire leurs nouvelles, nous pouvons déjà dire avec fierté : « Mission accomplie ! »

P.S :

Pour découvrir les Nouvelles de nos trois auteurs, il faudra attendre la publication du livre aux Editions Slatkine. Ce sera pour le printemps prochain.

Pour mieux connaître nos auteurs: La page du projet « Marins à l’encre »

De notre côté nous allons laisser passer les tempêtes qui vont s’abattre ces jours prochains sur Kodiak. Puis nous parcourrons les 100 derniers milles nautiques qui nous séparent d’Homer, lieu d’hivernage de Chamade dès la fin septembre.

L'Alaska comme on l'a rarement vu cette année!

 

Judith la Chance

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(Par sylvie)

- Vous parlez français ? La question a fusé de derrière le comptoir du Trident Store de Sand-Point. En français, sans accent…ou presque.

Et derrière le comptoir, à peine cachés par des lunettes sans montures, deux grands yeux noirs de biche nous regardent incrédules. Deux grand yeux qui appartiennent à Judith, une jeune femme à la peau d’ébène et au sourire éclatant. Elle a dompté sa crinière africaine sous un large bandeau. Son tiroir-caisse est resté ouvert, tandis qu’elle entame une conversation. – Vous êtes Suisses, vous parlez français ? Oh my gosh ! Moi je viens de la République Démocratique du Congo.

Comment cette Judith de Kinshasa a atterri à 26 ans dans une pêcherie du fin fond de l’Alaska ? Elle nous l’apprendra le lendemain soir, dans le carré de Chamade.

C’est à un coup de chance qu’elle doit d’avoir pu quitter sa ville natale et la mal-vie de son pays en guerre chronique. Judith a joué au loto américain et elle a gagné le sésame pour le nouveau monde : une green card. Des « connaissances », lui ont donné l’adresse – indispensable pour avoir le droit d’immigrer – d’une « connaissance » à Seattle. Et voilà la jeune Congolaise transplantée à 21 ans, dans l’univers de l’Oncle Sam. Elle qui ne parle pas trois mots d’anglais. Elle prend des cours et trouve un job à l’aéroport de Seattle, chez un traiteur. Rien de mirobolant, mais au moins elle peut rester aux Etats-Unis. Un jour, elle entend parler du travail bien payé que l’on propose dans les pêcheries d’Alaska. Elle pose sa candidature à la coopérative Trident de Sand-Point, et…banco, on l’embauche !

Judith sait plus ou moins ce qui l’attend : 16 heures de travail par jour, debout, les mains dans le poisson sanguinolent, les narines agressées par l’odeur nauséabonde.

Boulot, dodo et aucune distraction dans un bled froid et brumeux, entièrement voué au business du saumon et du flétan.

Certes, il y a des pauses, l’avantage d’être logé nourri blanchi pour 15 dollars par mois et un salaire net de quelques 2’000 dollars. 2000 bugs pour sa pêche miraculeuse, Judith n’hésite pas à laisser tomber les plateaux repas, ni à planter à Seattle un fiancé qu’elle pourra revoir quelques semaines par an, pendant ses vacances d’hiver. Elle va une nouvelle fois tenter sa chance, en Alaska.

Dans le petit avion qui l’amène d’Anchorage à Sand point, Judith converse avec Steeve, son voisin qui se trouve être le gérant du magasin de la coopérative Trident. Sympa, Steeve. Il lui donne toutes sortes d’informations précieuses sur la vie à Sand-Point et le fonctionnement de la pêcherie où elle commence son travail dès le lendemain.

Dures très dures les journées poissonneuses et poisseuses passées à l’usine de conditionnement.

Judith est à la peine. Au bout de quelques jours, la direction la convoque. On va la virer ? Non, l’employée du Trident store  s’en va et Steeve a pensé à la jeune Congolaise de l’avion pour la remplacer : douze heures de boulot par jour pour le même salaire.

C’est ainsi que depuis deux ans Judith la Chance gagne sa vie sans se salir les mains, avec un patron magnanime qui la laisse parfois, quand la saison s’achève, faire des journées de 10 heures. L’ennui c’est que la baraka des uns rend les autres jaloux. Ses anciennes compagnes d’usine, Philippines ou Sud américaines, lui battent froid. À Sand-Point, Google et Skype sont devenus ses seuls compagnons. Google pour les films et Skype qui lui permet de rejoindre tous les soirs ceux qu’elle aime, à Seattle ou à Kinshasa. Et tant pis pour la facture exorbitante de l’internet.

- 200 dollars par mois, c’est beaucoup trop, mais sans internet je meurs », admet Judith qui va tout de même rempiler pour une année au Trident store de Sand-Point, si loin de Kinshasa où elle n’a pas du tout l’intention de retourner. Good-luck, Judith !

Ah la vache!

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Il n’y a pas que le brouillard et la solitude pour nourrir le mystère en Alaska. L’homme s’en mêle largement !

Dans ce monde de populations migrantes, de travailleur se déplaçant au gré des saisons, les rumeurs et les légendes circulent plus facilement que les informations. Seules celles concernant le poisson paraissent plus fiables, et encore !

Ainsi en va de l’existence d’Unga, village fantôme proche de Sand Point. Si l’on s’en tient aux Instructions nautiques officielles américaines (Coast Pilot Volum 9, Pacific coast of Alaska) dans leur version mise à jour en 2010, « Unga consists of a fishing station, several stores, a school, church, and several houses ». A observer de plus près…

Pas franchement à jour!

Tout n’est ici que maisons éventrées, que ruines et désolation.

Le ciel bas et gris comme à son habitude ne fait que plomber encore plus l’ambiance.

Sur la colline, au pied d’un des rares arbres une tombe : celle de Morna P. Wilson ( 1911– 1916). Mais qu’est donc arrivé à cette petite de 5 ans ? Mystère !

Et  quand donc ce village d’Unga a-t-il été construit et quand donc a-t-il été abandonné ? Mystère !

Et que font ces vaches qu’on aperçoit au loin sur les montagnes ?

Et que fait ce cadavre bovin retrouvé gonflé à bloc, les 4 fers en l’air sur la plage ?

Question vache ? Pas vraiment puisqu’il en a !

Alors on interroge les « locaux ». Aussi bien Rick, le watchman de la pêcherie – elle aussi abandonnée – de Sqaw Harbor, que les habitants de Sand Point. Les réponses sont pour le moins évasives.

Seule info recoupée, les vaches. Huit  d’entre elles auraient été introduites par un habitant de Sand Point. Probablement dans les années 80. Elles seraient maintenant plus d’une centaine, toutes sauvages. On peut semble-t-il obtenir un permis de chasse pour se fournir en steak. La viande serait, dit-on, délicieuse.

Quant à Unga, le village aurait été construit à la fin du 19ème. Mais faute de bon mouillage et de profondeurs suffisantes dans la baie, il aurait été délaissé au profit de Sand Point. Quand ? Entre deux haussements d’épaules les réponses vont des années vingt aux années quatre-vingts. Vaste fourchette ! Le plus probable et le plus vraisemblable (au vu des reliques trouvées sur place) situerait l’abandon dans les années soixante.

Mais il sera dit qu’Unga continue de générer le mystère. Quand 4 jours plus tard nous y retournons pour le faire découvrir à Diane (qui vient de rejoindre le projet « Marins à l’encre ») le cadavre  a disparu.

Evaporé !

Explosé ?

Bouffé par les oiseaux ?

A moins que la mer, d’un grand coup de marée, l’ai fait retourner au royaume des éphémères.

Marins qui croisez au large de Sand Point… méfiez-vous des coups de corne !

 

PS : Chamade fait route actuellement vers le sud de l’île de Kodiak. Diane Peylin notre marin à l’encre de l’étape frissonne. De froid mais aussi de plaisir à découvrir ces lieux si inspirants.

Pierre, l’oursonne et ses 2 petits

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Quelques moments magiques à Captain Harbor

 

La boucle est bouclée !

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En s’amarrant au ponton de False Pass ce 4 août 2017, Chamade vient de boucler sa boucle Pacifique.

Le 28 juin 2012 nous quittions de la mer de Béring par la minuscule porte de False Pass pour entrer dans l’Océan Pacifique.

Depuis:

-27’558 milles nautiques (51’037 km)

-5 années et un mois de navigation

-394 escales

Mais face aux rencontres, aux amitiés et aux souvenirs inoubliables… les chiffres s’effacent Merci à vous, habitants du Pacifique !

Marin à l’encre sympathique

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Ah, la ponctuation ! Une importance capitale dans notre belle langue française !

Et ce ne sont pas nos auteurs qui diront le contraire. Mais quant à s’attendre que ce soit le ciel qui nous le rappelle !

« Marin à l’encre: sympathique », le qualificatif de sympathique ne faisait guère de doute au moment où Pierre et Matthieu ont embarqué, mais  le ciel qui s’est fait fort de supprimer les deux points. Que d’eau… que d’eau… Depuis bientôt 10 jours la pluie ne nous lâche pas. Comme si le ciel avait décidé de diluer l’encre de nos auteurs jusqu’à la rendre invisible. Adieu les points sur les « i », adieu les pics, les barres ou les formes tranchées… tout se dissout dans un lavis peu à peu informe…

Mais NON ! La résistance est farouche et derrière le rideau de la pluie se cachent des scènes qui marquent du sceau de l’aventure (humaine) cette navigation en Alaska.

C’est tout d’abord ce front soudain qui s’invitait alors que nous venions d’entreprendre la longue traversée de l’île d’Unalaska jusqu’à celle d’Unalaska. Partis chercher un abri confortable derrière l’île d’Akun, nous voilà confrontés à de terribles « williwaws ». Les rafales déboulent de la montagne à plus de 40 nœuds.

Le suspens est total… sera-t-il possible de jeter l’ancre dans ce véritable chaudron de sorcière ? Heureusement, tout au fond, la crique d’Helianthus, nichées au creux d’un petit amphithéâtre, un calme relatif règne. Nous y jetons l’ancre alors que la pluie commence à tomber pour ne plus s’arrêter… ou presque.

C’est donc à terre que nous avons cherché notre salut et nos auteurs leur inspiration.

A l’escale de False Pass où, comme en 2012, l’accueil de cette minuscule communauté de pêcheurs fut l’occasion de rencontres inspirantes.

False Pass en pleine croissance, passant de 30 à 47 habitants. De quoi ajouter encore un peu de stress à Christina, la postière, toujours fidèle à son poste, elle qui nous avait dit à quel point, en 2012, un mois de remplacement dans le bureau de poste de King Cove (800 habitants) avait été épuisant !

Plus serein, quoique… Steve : Arrivé à False Pass il y a 40 ans, il vit aujourd’hui sa retraite sur les lieux même du déclin de toute son œuvre…

Manager de l’ancienne pêcherie de Peter Pan dans les années 80, il avait vu l’installation détruite par un incendie. Mais avait pu transformer les installations restantes en centre de soutien pour les pêcheurs (Fuel, ateliers, logements, lessive, etc…). Aujourd’hui il ne reste du site que quelques bâtiments et les chemins de planches qu’il continue d’entretenir en échange d’un logement gratuit. « Quand tu vois ce que tu as créé de tes mains peu à peu se délabrer, tu mesures mieux l’inexorable marche du temps… » dit-il en philosophe fataliste.

Des états d’âme qui n’habitent guère Tony. Lui, le biologiste qui a passé toute sa carrière à étudier les saumons pour le compte du service des pêches de l’Etat, lui qui a tant contribué à créer les systèmes de quotas pour assurer la préservation de la ressource, le voilà désormais qui s’éclate en pratiquant le « gilnetting », la pêche au saumon au filet dérivant. A peine la retraite, il vient de s’acheter un bateau. « Et si tout va bien je vais encore pouvoir pêcher au moins 15 ans ? » dit-il avec son enthousiasme si communicatif que sa femme Catherine l’a suivi dans l’aventure.

Elle, la terrienne… « How my gosh… comment je fais pour ne pas tomber à la mer dans ce bateau qui roule tout le temps… How my gosh, mais quel espace et quel confort…. » s’écrie-t-elle en découvrant l’intérieur de Chamade. Il est vrai que si leur bateau est de même taille, 80% de l’espace disponible y est consacré au poisson. Le couple, lui, se contente de vivre dans la cabine de proue, un espace minimum, humide et puant le poisson.

Et puis il y a ces moments magiques où la nature nous offre des cadeaux royaux… Comme cette rencontre avec Maman ourse et ses deux oursons : là, juste devant l’étrave de Chamade, à l’orée de la crique de Captain Harbor…

Des moments forts, une nature forte, des personnages forts… A bord les notes et les croquis se multiplient… Pour nous l’occasion de remettre la ponctuation : « Marins à l’encre : sympathiques ! »

Les Aléoutes pour les Nuls

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(par Sylvie)

Autant vous le dire tout de suite, le peuple aléoute (Unangan dans leur langue), n’a pas eu une destinée heureuse.

Comme leurs cousins Inuits, avec qui ils partagent la même souche, ils sont arrivés de Sibérie ou de Mongolie, 8’000 ans avant J-C. Mais au lieu de rester sur le continent, qui sait pourquoi (ni quand exactement), ils sont repartis vers l’ouest pour coloniser ces îles inhospitalières et vierges que l’on nomme aujourd’hui Aléoutiennes et Pribilof, ainsi que le bout de la péninsule alaskienne.

Vivant essentiellement de la pêche et de la chasse à la baleine ou aux phoques, ils s’abritent pour se prémunir du rude climat dans des cabanes à moitié enterrées  qu’ils construisent avec du bois flotté et des os de baleines – ben oui, il n’y a pas d’arbres dans les Aléoutiennes – à l’intérieur desquelles chaque membres de la famille a sa chambre et peut se retirer derrière un store tissé avec de l’herbe. Car, on vous l’a déjà dit, les femmes aléoutes sont des expertes en la matière.

Ils se déplacent dans des baïdarka, des pirogues en bois imperméabilisées avec des boyaux de phoque qui leur sert aussi pour confectionner des parka tout aussi efficaces que du Gortex. Ils portent des drôles casquettes en bois finement décorées


Personne ne peut vous dire s’ils vivaient heureux en ces temps là, mais toujours est-il que leurs malheurs commencent, comme toujours chez les « natives », lorsqu’à la fin du XVIIème siècle, les Russes débarquent, et installent des comptoirs de fourrures sur les îles occupées par les Aléoutes et en Alaska.

Et l’histoire se répète : On estime à 25 mille la population aléoute à l’arrivée des Russes. Mais les voilà qui meurent par milliers de maladies importées par les colons. La compagnie Russe d’Amérique qui gère les comptoirs les exploitent et les sépare de leurs familles pour les envoyer chasser ailleurs, bref, les utilisent comme des esclaves pour leur lucratif commerce de peaux

Mais Dieu merci, l’Église russe s’en mêle.Tout en convertissant les Aléoutes à la foi orthodoxe, elle fait preuve de plus de mansuétude que les trappeurs. Elle les protège et s’occupe de leur éducation. Elle fait valoir leurs droits devant les tribunaux du Tsar. Le père Ioann Veniaminov, vénéré aujourd’hui encore par les autochtones, étudie leur culture et crée un alphabet pour leur langue. Ainsi, petit à petit, les Aléoutes vont parvenir à s’affranchir un peu de leur triste condition de subalternes. Certains se voient même confier des postes de responsabilité au sein des colonies. Entretemps, force est de constater que les Aléoutes ne se sont visiblement pas privés des plaisirs de la chair avec les Russes (forcés ou consentants, officiels ou non?) car en 1871 déjà, 80% de la population des îles aléoutiennes habitées était mixte. Ainsi, par le mélange les traits asiatiques des Aléoutes s’estompent.

L’Église orthodoxe de Unalaska

Aujourd’hui encore leur religion orthodoxe et leurs noms de familles russes – américanisés par un f ou deux, au lieu d’un v final) permettent aux Aléoutes de se différencier des Américains (même si ce sont de bons patriotes, dit-on au musée aléoute de Dutch Harbor) et de faire valoir leur culture propre.

Car, il faut le dire, les Américains n’ont pas été très sympas, non plus avec les Aléoutes.

A peine achètent-ils l’Alaska aux Russes pour « deux pièces un quart » ( comme diraient nos amis Québécois qui n’ont rien à voir dans cette histoire), qu’ils se retrouvent estampillés comme « Indiens » par le Gouvernement US qui leur impose les lois US. La’américanisation des Aléoutes commence. Interdiction de parler unangan ou russe. Dans les familles comme à l’école. Comme toutes les « first nations », les voila forcés de se fondre dans le melting pot. Beaucoup d’entre eux iront s’intégrer sur le continent, ce qui soit dit en passant se comprend au vu de l’isolement et du climat pourri, brumeux, humide, venteux qui règne dans leur « homeland » insulaire. Sans compter les éruptions volcaniques !

u père e son fils aléoutes, en 1941. Les traits asiatiques s'estompent.

Éclate la seconde guerre mondiale, à laquelle participeront aussi des Aléoutes qui s’engagent dans l’armée américaine. En 42, les Japonais débarquent à Attu et déportent les habitants du village (42 Aléoutes) à Hokkaido, comme prisonniers de guerre. Les Américains préparent la riposte pour libérer les Aléoutiennes qui, peuplées ou non, font tout de même partie officiellement de leur territoire. Du coup, plus de 800 résidents aléoutes sont virés de leurs villages pour faire place à la Navy et à l’ US Air Force. Les voilà convoyés par bateau sur le continent et parqués dans des conserveries de poissons abandonnées où ils sont eux aussi abandonnés, pendant trois ans, à une condition de vie épouvantable, sans sanitaires, sans électricité, avec à peine de quoi boire et manger. Beaucoup d’entre eux en mourront.

Après la guerre les Aléoutes pourront rentrer dans leurs villages pour reconstruire leur vie. Et en 1988 l’Aleut restitution Act, est considéré comme une façon de dédommager les survivants, en leur rendant leurs terre. Selon les derniers recensements, ils seraient aujourd’hui 20 à 22’000. La plupart d’entre eux travaillent dans le domaine où ils sont toujours excellé : la pêche.

Voilà. Vous savez tout. C’était bien la visite au musée des Aléoutes de Dutch Harbor ?

Dutch Harbor : un monde de mecs (et de Philippines)

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«Ici l’économie est vibrionnante… tout fonctionne 24h sur 24, 7 jours sur 7… si tu bosses, y’a de l’argent à faire ! »  A peine sommes-nous  arrivés que Magnus, le pêcheur de halibuts (flétan) nous emmène déjà faire un tour dans son pick-up pour nous montrer « sa ville » construite de part et d’autre du pont qui relie la grande île d’Unalaska à celle d’Amaknak qui trône au milieu de l’immense baie bien protégée d’Unalaska.

Dutch Harbor vu du nord, depuis le Mt Ballyhoo

En fait de ville, il n’y a guère que le village d’Unalaska, ses 3 avenues et ses  8 rues, son bâtiment municipal, son école, sa bibliothèque, sa piscine et sa vieille église orthodoxe en bois, la plus grande des Etats-Unis.

Le reste, ce n’est qu’une succession de pêcheries gigantesques avec leurs hangars et leurs bâtiments d’habitation où logent des centaines d’employés. Ici le poisson est tout et  on fait tout pour le poisson.

Dutch Harbor vu du sud

Mais de poissons,  les seuls que nous aurons aperçus, ce sont les congelés du supermarché.  Pour le reste, à part une odeur de poisson prégnante et omniprésente, parfois pestilentielle, le poisson est invisible.

Des quais aux halles de traitement, en passant par les montagnes de containers frigorifiques, tout est inaccessibles (nos demandes de visites ont été sèchement déclinées) et tout le processus de traitement restera un mystère.

Donc pas vu de poisson, mais impossible de manquer les hommes qui bossent par ici. Des mecs, des vrais, des gabarits impressionnants.

Tous sont en fait essentiellement saisonniers, enchaînant les contrats de 6 à 8 mois selon les saisons de pêche. De janvier à août le pollock, de mai à septembre le halibut (Flétan) l’hiver le King Crab.

« Ici on travaille tous les jours … pendant 3 à 8 mois, puis on passe trois mois de vacances au pays ». Augusto le Mexicain et Roberto le Hondurien sont assis les jambes pendantes sur le bord d’un mur. Une courte pause pendant que leur chalutier débarque sa cargaison. Dans quelques heures ils repartiront pour les confins de la mer de Béring à la recherche du pollok. « On est 120 à bord de notre navire usine de 100 mètres de long… on fait tout à bord. A un bout on remonte le filet et à l’autre le poisson ressort en barquettes de filets congelés ou en surimi. Prêts à la vente. On travaille tout le temps, pas un jour de congé, mais on gagne bien et on ne dépense rien ! En moyenne 8000$ par mois »

 

Didier, DD comme on l'appelle ici

Plus loin, Didier nous interpelle. Il nous a entendu parler français. Je suis Mauritanien. Je suis ici depuis 12 ans ». Didier, un vrai prototype du rêve américain. « Je suis resté 6 ans  comme immigré illégal à New York puis j’ai pu trouver du boulot par ici. Avec une « green card » à la clé. Je travaille aux cuisines de la cantine de la pêcherie Unisea. Actuellement on sert 250 repas par jour, c’est la fin de la saison. Mais en pleine saison du halibut ou du crabe, c’est 600 repas chaque jour ». Didier partage un chambre à 2 lits avec un collègue 9 mois pas an. Et rentre ensuite à Nouakchott voir sa famille. Il est désormais citoyen américain. « L’an prochain je vais faire venir ma femme et mes enfants, mais pas ici… c’est trop dur. Je les installerai à Anchorage » ajoute-t-il en cherchant ses mots tant il perd son français faute de pouvoir le pratiquer.

Au « Norvegian Rat » l’un des deux bars du coin, Ted nous aborde de sa voix éraillée… « Hi guys, what are you bloody doing here… looking for work ? » Il est vrai qu’on a pas vraiment le look local. La conversation s’engage, si l’on peut dire… Avec son accent et son débit, on en comprend bien un tiers,  on reconstitue un deuxième tiers et on devine le dernier. L’homme est plongeur sous-marin. Il est là pour préparer le renflouage d’un chalutier coulé au nord de False Pass. 2 mois de boulot à Dutch pour préparer la barge qui se chargera de l’opération puis un mois sur zone à baigner dans l’eau glacée. En 2009 il a travaillé comme plongeur sur les barges de chercheurs d’or à Nome. « How, you know Nome… Wouah.. I love Nome… what a good time I had there… » (Voir blog 2011: « Tous les chemins mènent à Nome« )

Scott, le pêcheur de crabes

Au port, c’est Scott qui nous raconte sa vie ici… « Je suis patron d’un crabier… Je pêche le King crab en hiver dans les eaux dingues de la mer de Béring. Un job d’enfer… mais ça rapporte.. 200’000 $ par saison. Une fois les frais déduits, il me reste 140’000 dollars… »

Dutch… des histoires de mecs, de mecs qui bossent, de mecs qui bossent vraiment durs. Ici pas de place pour les flemmards !

Et les femmes ? Ah oui… il y en a… Peut-être 5 ou 10%. Philippines pour la plupart. La serveuse du « Harbor view » : une Philippine de Luzon. La tenancière du service de laverie d’Unisea : une Philippine de Luzon. Les caissières du supermarché : des Philippines…  Toutes  viennent de la même région du nord de Luzon, l’île principale des Philippines, « La région du Président Marcos » disent-elles avec fierté… Une vraie filière !

Autre filière : les conductrices de taxi : toutes vietnamiennes ! Ici décidément on bosse en clan, on se passe le mot, on s’encourage… Car, même s’il y a de l’argent à faire… il faut bosser dur.

Mais au fond, quoi faire d’autre dans ce port du poisson fantôme, à part déprimer !

P.S: Nos écrivains Pierre Crevoisier et Matthieu Berthod ont rejoint le bord ici à Dutch. Le projet « Marins à l’encre » peut commencer. Départ demain à l’aube! (Voir Blog: « Marins à l’encre »)

Et encore:

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