La mer en partage

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 Laponie suédoise : coup de blizzard dans le Sarek

« Le Spitsberg, c’était les tropiques en comparaison »


Il doit faire -20°, nous sommes en plein blizzard et le vent souffle à près de 70 km/h, soit une température ressentie de -50°.
On voulait voir ce qu’est le grand froid : et bien on voit !


Il est passé 16h et il est temps de penser à trouver un endroit pour installer la tente. Pas question avec un froid pareil de pousser plus loin, il faut en garder un peu sous le pied, préserver un peu d’énergie pour monter le camp, c’est une question de survie.
Mais c’est plus facile à dire qu’à faire, dans cette vallée glaciaire en forme de U qui canalise le vent qui déboule du col. Et dans la maigre visibilité, pas le moindre obstacle, pas le moindre gros rocher pour casser sa furie. Si ce n’est, là, un peu plus loin cette petite bosse qui offre une très maigre protection. Mais c’est mieux que rien. Nous sortons les pelles et nous nous transformons en maçons le temps d’édifier un mur de neige protecteur. Heureusement, la neige durcie par le vent permet de faire de beaux blocs et, en moins d’une demi-heure, nous disposons d’un mini-abri pour y dresser prudemment la tente. Pas question en effet de la laisser s’envoler.


Nous sommes à l’entrée de Ruohtesvagge, au cœur du Sarek, ce massif montagneux situés au nord-ouest de la Suède.
Latitude 67° Nord. Rien à voir avec les 80° Nord du Spitsberg, mais nous sommes fin mars, et ça change tout.
Le Spitsberg, c’était en juin, à la fin du printemps, en bordure du Gulf stream, et la température frisait zéro°. Le Sarek, fin mars, c’est vraiment autre chose.


D’accord, nous sommes moins isolés qu’au Spitsberg. Reste qu’une expédition dans ce massif est une affaire sérieuse. Il n’y a là aucun abri ; rien qu’un désert glacé surmonté de magnifiques sommets étincelants. De vraies sculptures de neige et de glace.

Un spectacle inoubliable dans la lumière incomparable du grand nord les jours de beau temps. Et surtout le massif est réputé pour sa météo capricieuse. C’est en fait la première barrière montagneuse depuis l’océan, et le vent des dépressions qui balaient la Norvège en hiver s’y engouffre joyeusement. On le mesure pleinement ce soir.


Cela fait maintenant trois jours que nous avons quitté Ritsem, terminus de la route et donc du bus provenant de Galliväre. Une centaine de kilomètres d’une route enneigée, long ruban immaculé parsemé de quelques maisons isolées.
Avant de pénétrer dans le Sarek proprement dit, nous avons passé les deux premiers jours le long de la trace de la Padjelanta, l’un de ces itinéraires prisés des randonneurs suédois qui les parcourent à ski de fond, passant de refuge en refuge dans une nature grandiose, mais balisée. Une balise rouge tous les 100 mètres ! Voilà qui paraît délirant en plein soleil, mais qui montre bien qu’en cas de blizzard, la ballade tourne vite à la galère.


C’est un peu le cas ce soir, mais heureusement, une fois à l’intérieur, la chaleur du réchaud dans l’abside, conjuguée à celle de la soupe permet vite d’oublier le ronflement du vent.

 Un petit air de club Med

Ces heures sous tente, elles sont longues à cette saison où la nuit dure encore une douzaine d’heures. L’essentiel se passe bien sûr dans nos duvets d’expédition prévus pour -30°. Mais avant, nous avons décidé avec Mirko de ne pas nous laisser aller. Sans surcharger la pulka, on se la joue « club Med ».


Pendant que la neige fond sur le réchaud à essence, c’est l’heure de l’apéro. Deux doigts de Martini, une poignée de cacahuètes salées, plus que la quantité, c’est l’attitude qui compte, c’est le moment de la relaxation. C’est ensuite la soupe chaude, l’entrée composée selon les jours de viande des grisons, de lard séché, de Gruyère ou de saumon fumé. Suit le plat principal lyophilisé, dont on est chaque fois « déçus en bien » comme on dit dans nos contrées helvétiques. Ceux que nous dégustons valent largement mieux que leur sinistre réputation. On se souvient de spaghetti aux olives vertes qui au pied du Mont Akka ont donné à la tente un petit air de trattoria fort plaisant. Et pour le dessert, un bon chocolat suivi d’un Irish coffee ou d’un petit noir tropical. Un doigt de whisky ou de rhum dans l’espresso en poudre… Et il y en a qui se plaindrait ! Mais qu’on se rassure, nous n’avions pris au duty-free qu’un demi-litre de rhum, un demi de whisky et un demi de Martini. Et ils feront la quinzaine. Quand je vous dis que ce n’est pas affaire de quantité…

 Même plus l’envie de s’arrêter

Toujours aussi froid, toujours autant de vent ce mercredi matin. Et la neige emportée par le vent s’est accumulée contre la tente menaçant de la faire céder. Heureusement sa forme en tunnel permet un montage et un démontage bien plus facile qu’avec une forme en igloo. Au premier coup d’œil dehors, on a l’impression que le temps est mauvais, tout semble gris ; noyé dans le brouillard. Mais une fois sorti, on constate qu’en fait au-dessus de nos têtes le ciel est grand bleu et que c’est la neige soulevée par le vent qui masque toute visibilité horizontale. Ce n’est toutefois pas un gros problème tant il est difficile de se perdre dans cette vallée au parois latérales abruptes. C’est donc forcément tout droit en direction de Mikkastugan. Il y a une quinzaine de kilomètres à faire. Heureusement nous n’enfonçons pas trop dans cette neige soufflée. Mais c’est le froid qui est le plus grand problème.


Ça grimpe et sous le masque en néoprène on étouffe un peu. Sans le masque, les pommettes gèlent tout de suite. Et surtout pas question de s’arrêter plus que quelques minutes. On gèle sur place et l’envie de mettre et d’enlever des couches est faible. Les pauses sont donc réduites à l’extrême, juste le temps d’une tasse de thé chaud et d’ingérer un peu de nourriture glacée, ou même gelée comme le pain qui croustille sous la dent. Et attention à ne pas perdre un gant !
On voulait du grand nord… on est vraiment servi… Pourvu que ça ne dure pas une semaine comme ça !

 Une poudreuse de rêve

La combe doit bien faire 600 mètres de dénivellation. La poudreuse y est incroyablement légère et les virages se succèdent dans un tourbillon de poudre. 600 mètres sur les 1000 parcourus aujourd’hui pour gravir le Vuojnestjahkkar, qui culmine à 1950 mètres d’altitude.
Et cette combe, nous l’avons bien vue à la montée, mais avons préféré rester sur la crête d’un long éperon. Car avec le vent qui souffle par ici, il faut faire attention aux avalanches. Si sur la plupart du parcours nous sommes dans des vallées sans danger, sitôt qu’on veut faire un sommet, il faut être prudent. La forme des vallées en U fait qu’à chaque fois il faut franchir un ressaut assez raide. Et donc bien trouver le défaut de la cuirasse.


Mais le jeu en vaut la chandelle, et du sommet la vue est à chaque fois saisissante sur cet univers glacé à l’infini, sans la moindre trace de civilisation. Et l’impression est unique. Rien à voir avec les Alpes, rien à voir non plus avec les sculptures neigeuses de l’Himalaya. Ici c’est plus rugueux. D’ailleurs beaucoup de sommets sont difficilement accessibles. Il souffle tant par ici que les pentes ne sont souvent que des amas de pierrailles. Mais dans cette lumière si particulière du Grand Nord, c’est vraiment féerique.


Et quand comme aujourd’hui, la descente vous offre une neige de cinéma, c’est juste unique.
Depuis 2 jours maintenant nous avons planté la tente au fond du lac Bierik. Le vent est tombé, et si le jour la température est presque agréable au soleil, la nuit elle descend encore. Dans la tente il fait désormais -15°. Dehors, nous l’apprendrons plus tard au refuge de Sitohaure, on relève -30°. Nous restons donc bien blottis au fond des sacs durant toute la nuit, laissant à chaque fois le soleil grimper dans le ciel avant d’en sortir. Renonçant par la même occasion à toute observation des aurores boréales.

 Quand le ciel se transforme en jeu vidéo

Les aurores boréales : c’est justement l’un des objectifs de cette virée hivernale en Laponie.
Pour profitez des longues nuits qui règnent encore. Même si les prévisions relevées sur internet indiquaient une période très peu active en matière d’activité solaire.
Et c’est finalement lors de 2 nuits en refuge que nous les observerons longuement. C’est l’avantage de l’abri, on n’hésite pas à sortir pour guetter leur apparition.
La première c’est au refuge de Kisauris que nous la voyons. Un petit refuge non gardé, mais qui offre un abri confortable un peu à l’écart de la Padjelanta. Sortant pour y satisfaire un petit besoin, voilà que d’un coup, le ciel s’allume…
Une longue traînée lumineuse, entre le jaunâtre et le verdâtre, qui traverse tout le ciel. Comme si un projecteur caché derrière l’horizon s’était mis à éclairer la voie lactée. Et puis soudain ça ondule… ça se déplace… sans logique apparente. Ça balaie le ciel. Je reste là, le souffle coupé, oubliant le froid qui mord. Et puis vite j’appelle Mirko de peur que tout disparaisse.
Mais le phénomène dure plus d’une demi-heure, avec des aller et des retours, des ondulations fantastiques qui s’arrêtent d’un coup, comme elles ont commencé. Circulez, y’a plus rien à voir !
Mais nous en verrons une autre en fin de parcours, au refuge de Sitojaure. Deux, c’est peu, mais il est vrai que le reste du temps, sous tente, leur luminosité était trop faible pour les voir à travers le double tissu, et que le froid nous interdisait de long séjour à l’extérieur.


 Ahmed, le Lapon algérien

Trois jours plus tard, nous revoilà dans le bus qui nous ramène à Galliväre. Le dernier jour, nous l’aurons fait sous un ciel tout gris, sous la neige tombant à l’horizontale. Finalement l’un des rares jours de vrai mauvais temps de cette quinzaine. Nous aurons eu décidemment une chance incroyable avec le temps. Dans cette région réputée pour ses colères météo, à part les 3 jours de grand vent du début, nous aurons eu surtout du beau temps. Mais ce dernier jour ce qui frappe aussi, c’est la chaleur. Le vent est au sud-ouest, il fait à peine quelques degrés sous zéro. Peut-être le début du printemps qui ne tardera pas, d’ici fin mai, à transformer toute la région en un vaste territoire inondé. La débâcle est ici impressionnante et même les refuges ferment de fin avril à fin juin tant la région est impraticable.


Pour nous il restera encore le souvenir de cette soirée au pub de l’hôtel Gran de Galliväre. Ces discussions avec Ahmed, le gérant, un algérien, seul francophone de la ville, venu chercher ici une qualité de vie qu’il nous dit ne pas avoir connue ailleurs. Galliväre, petite ville minière perdue dans le Grand nord, avec ses règles sociales uniques. C’est par exemple l’itinéraire que doit suivre Ahmed pour rentrer chez lui à la fermeture de son établissement. Un parcours défini par la commune où il doit s’assurer qu’aucun ivrogne ne traîne dans la rue et le froid mortel en hiver. C’est aussi les personnes âgées dont il est le coach, ces personnes désignées par la commune auquelles il téléphone régulièrement, surtout en période de mauvais temps, pour s’assurer que tout va bien. Etonnante Laponie suédoise.
Si vos pas vous entraînent un jour là-bas, offrez-vous une bière (très chère !) au pub et si vous parlez français, Ahmed viendra sûrement vous faire un brin de conversation.

Mars-avril 2006

 

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