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Spitsberg 2008 ~ Mer Blanche 2009
Première en solitaire au
Spitsberg
Que
veut dire « engagement »? Que veut dire « expédition en solitaire »?
Est-il possible de vivre la grand aventure en amateur, sans sponsor? Pour
répondre à ces questions rien de tel que de réaliser la première traversée
en solitaire de la moitié Nord du Spitsberg: 200 kilomètres à travers un
véritable désert polaire, de la banquise d’Ymerbukta à la baie de la
Madeleine.
« Je suis mal, je suis vraiment mal … » c’est la montée d’adrénaline, le
stress est à son comble: je viens de perdre un ski et force est de
constater que la fixation ne s’est pas ouverte, elle est cassée. Et je
n’ai évidemment pas la pièce de rechange. Il fait gris, le brouillard
menace, il neige. Je me retrouve sans ski, au beau milieu du Spitsberg.
Dans ma tête j’échafaude déjà le pire, l’abandon. Sortir la balise de
détresse, appeler les secours, pour une question de fixation cassée: la
honte. Il n’en est pas question.
« Tu te calmes, tu te mets au chaud et tu sors le matériel de réparation.
Tu trouveras bien une solution… » Voilà que je me parle à haute voix, que
je m’interpelle, comme si je me dissociais de cette partie de moi-même qui
stresse et qui n’y voit plus clair.
Cela fait trois jours maintenant que le « Lance », le brise-glace de
l’Institut Polaire Norvégien m’a déposé sur la banquise d’Ymerbukta, petit
fjord de la côte ouest du Spitsberg. Avec pour objectif de rejoindre à ski
la baie de la Madeleine. Une traversée de 200 kilomètres à travers les
immenses glaciers qui caractérisent cette île située à 80 degrés de
latitude Nord, à la limite de la banquise permanente.
Quinze
jours de marche, de solitude glaciale, en autonomie complète, en tirant
une « pulka », une luge chargée de 95 kilos de matériel et de nourriture.
Avec une idée aussi: découvrir ce que veut dire la notion d’engagement
propre à l’expédition en solitaire.
Et là je suis servi. Si au fond du sac je dispose d’une balise de
détresse, c’est avant tout dans ma tête que je dois trouver la solution.
Et au bout d’une heure de bricolage, en récupérant une partie de la pièce
cassée, avec de la colle instantanée et un peu d’astuce, ça semble tenir.
Il est temps de repartir. J’ai encore deux jours pour en vérifier la
solidité et décider, au cas où, de me dérouter vers Ny-Alesund, une
station scientifique située à 40 kilomètres de ma trajectoire. Car
ensuite, jusqu’à la baie de la Madeleine, jusqu’au lieu de rendez-vous
avec le bateau qui viendra me rechercher, il n’y aura plus rien, plus
personne. Juste de la glace, de la neige, des montagnes et du vent.
Du blizzard et du brouillard
«
J’en ai marre… mais qu’est-ce que je fais là… faut vraiment être un crétin
pour avoir des idées pareilles… » Le moral n’est pas fameux, dehors c’est
le brouillard le plus total, le vent, la neige.
Je viens de finir de monter la tente, une heure de bataille avec le
blizzard. C’est le camp VI. Cela fait deux jours que je marche en plein
brouillard, avec comme seul horizon la spatule de mes skis. Une marche
zigzagante le regard rivé sur la boussole. Et comme je suis tout près du
pôle, la boussole est instable. Résultat: quand parfois la visibilité
s’améliore un peu, que je vois à une centaine de mètres, en me retournant,
je peux mesurer à quel point je slalome. C’en est déprimant. Heureusement
qu’une fois toutes les heures le GPS est là pour confirmer la trajectoire.
Assis à l’abri, j’ai une vraie sensation de fatigue. Fatigue physique bien
sûr, due au dix heures de marche quotidienne, en tirant cette pulka
toujours aussi lourde. Mais fatigue mentale aussi. Et c’est la première
découverte de cette expédition solitaire. Jamais je n’aurais imaginé
dépenser autant d’énergie mentale. Moi qui pensais pouvoir profiter de ma
solitude pour écrire, dessiner ou lire, pour réfléchir aussi, je constate
en fait que toute mon énergie, tout mon esprit est consacré à l’essentiel
vital: marcher, boire, manger et dormir. Etre seul dans cet environnement
grandiose, mais hostile, c’est être en perpétuelle inquiétude.
Inquiétude
à propos de la météo (à peine trois demi-journées de beau temps en six
jours) inquiétude à propos de l’itinéraire, des crevasses, du matériel,
sans oublier les ours polaires. Ils sont nombreux au Spitsberg. Plus de
trois milles selon les comptages. En principe ils vivent au bord de la
mer, traquant le phoque sur la banquise, mais des traces ont été aperçues
pratiquement partout. Et même si je suis convaincu que je ne risque
pratiquement rien sur ces hauts-plateaux, impossible de les évacuer
complètement de mon esprit. D’autant plus que juste à côté de mon oreiller
se trouve un pistolet d’alarme destiné à effrayer la bête, premier étage
du dispositif anti-ours. Dans l’abside de la tente, le deuxième étage est
aussi prêt: un fusil et sa munition. Si l’ours polaire est protégé au
Spitsberg, en cas de rencontre avec une bête affamée, il est non seulement
autorisé, mais conseillé de tirer. Et ma détermination est totale!
La marche immobile
Le
grésillement de la neige sur la toile s’est arrêté, je jette un coup d’œil
à l’extérieur: le ciel est toujours totalement bouché, mais le plafond
s’est levé. Je distingue le pied des montagnes qui entourent le plateau
glaciaire. Une occasion à ne pas manquer, je mets le réveil à deux heures
du matin. Il est vrai que la nuit ne pose pas de problème. A cette
latitude, en juin, le jour est permanent, le soleil ne se couche jamais.
Avec ce ciel gris, il n’y a aucune différence de luminosité entre midi et
minuit.
Devant moi, l’Isaachsenfjonna, un immense plateau glaciaire. Je vais le
parcourir sur plus de soixante kilomètres. Trois jours de marche «
immobile », ce sentiment de ne pas avancer sur cette immensité blanche.
Heureusement que le GPS est là pour me montrer que les kilomètres
défilent. Trois jours à guetter le ciel, à craindre que le brouillard ne
s’installe à nouveau, à lutter contre la monotonie, avec les yeux qui se
ferment et la torpeur qui s’installe. Et le vent glacial qui déboule tout
droit de la banquise n’y change rien.
Nirvana
Un
pointillé sur la neige qui coupe ma trajectoire: une trace de vie dans ce
désert glacé, celle d'un renard arctique, la première depuis plus de 9
jours. Comme un symbole du changement qui s'est opéré. J'ose le dire et
l'affirmer: "Je prends mon pied". En ce début d'après-midi je viens
d'installer le camp X au sommet du Teltpasset, un petit col, passage
obligé pour atteindre la région de la Madeleine. La vue s'étend à
l'infini, succession de plateau glaciaire, de pointes granitiques et de
sommets enneigés.
Tout est blanc, pas un bruit, pas une trace. C'est le nirvana. Comment
traduire en mots la sensation de plénitude qui m'habite? Il est vrai que
depuis quelques jours le temps est au beau. Et comme j'approche du but,
j'ai ralenti l'allure. Les étapes sont plus courtes, et l'après-midi se
passe au soleil. Un peu de lecture, une petite sieste, mais surtout de
longs moments de farniente, où l'esprit vagabonde. Avec aussi d'un côté
l'impatience d'arriver et de l'autre, le regret que cela se termine aussi
vite. Je suis loin des coups de blues et de la fatigue oppressante de la
première semaine. J'ai enfin atteint cette sérénité propre à la solitude.
Tout semble facile, tout semble évident et sous ce soleil, même le climat
du Spitsberg semble amical. J'en prendrais bien pour une ou deux semaines
supplémentaires.
Reste
à redescendre sur terre. Ce sera fait deux jours plus tard en arrivant sur
les rives de la baie de la Madeleine. De splendides traces d'ours sont
visibles. Mais la bête est invisible. Ce n'est qu'au moment où le "Nordstjernen"
relèvera son ancre après m'avoir récupéré, que deux ours seront visibles
sur la rive opposée au dernier camp. Juste histoire de rappeler qu'au
Spitsberg, quinze jours durant, le solitaire n'avait été que toléré.
Marc Decrey
Juin 2004
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