L ’être et le faire

Voilà une semaine que nous hibernons dans  la nuit polaire de Kongsfjord. Plus de repères temporels, si ce ne sont les quelques heures de lumières, entre chiens et loups, dont nous profitons pour aller découvrir la région à pied (la neige a trop fondu pour utiliser les raquettes). En réalité depuis deux jours nous nous exerçons au patinage très peu artistique dans un périmètre rendu plus restreint par le gel. Ici le danger, ce ne sont pas les rares voitures qui passent sur la route côtière qui mène de Berlevåg à Kongsfjord ( 38 km), mais la méchante glissade. Alors prudence ! Il serait mal venu de se rompre un os dans ce village très très isolé.

9h50

Dans ce petit port de pêche, il n’y a plus de pêcheurs, plus d’usines…que des vieux séchoirs à poissons qui rappellent des temps plus anciens.

11h 22 janvier Le soleil est repassé tout juste au-dessus de l’horizon

Etrange village fantôme où presque toutes les maisons sont allumées… mais désertes. Une constante dans le Grand Nord norvégien où manifestement l’électricité ne coûte pas cher. Seule une quinzaine d’habitants  se terrent à Kongsfjord, sans jamais se montrer.

14h50

A part Margherita et Luigi, le charmant couple d’Italiens qui nous louent notre tanière, nous ne voyons jamais personne, sauf un monsieur qui déblaie la neige devant sa maison, quand il y en a et des voisins Lettons qui nous font gentiment signe de la main, planqués derrière la fenêtre de leur cuisine. Ah, j’oubliais la vieille dame finlandaise, dont nous avons découvert l’existence hier. Elle avait, comme nous, commandé le service public de taxi collectif pour aller faire, sans dire un mot, ses courses à Berlevåg. Parce qu’ici, non seulement il n’y a personne, mais il n’y a rien. Il nous faut faire deux kilomètres pour rejoindre sur la péninsule de Veines, la fantomatique Arctic Loge où nous n’avons pas vu âme qui vivre quand nous sommes passés devant, le week-end dernier.

Donc, vous l’aurez compris, nous vivons entre parenthèse, dans une parfaite solitude et en vase clos, ce qui n’est pas sans me rappeler les grandes traversées en mer, à bord de Chamade.  Sauf qu’ici, nous sommes statiques.

14h37

Pour changer de décor nous épions derrière notre baie vitrée, la neige (ou la pluie), les lueurs du ciel et bien sûr les aurores boréales qui viennent danser dans le tableau figé que notre fenêtre encadre. Et ce soir, nouveauté : un fin et fugace croissant de lune a fait son apparition entre les flocons.

Solitude et silence. Pas un murmure, pas un chuintement, pas un chant d’oiseau. Parfois le vent, oui,  quand il souffle fort. Silence donc dehors et dedans. Chacun dans sa bulle,  comme sur le bateau. Mais on ne tangue pas. On lit, on dessine, on peint (pas facile de rendre des aurores boréales à l’aquarelle) on écoute de la musique, on écrit, entre deux parties de scrabble avec l’ordinateur. La nuit polaire a beau s’estomper, nous résistons mal à la torpeur de l’hibernation.  Cocooning d’enfer, lâcher prise obligatoire. Seul Donald Trump vient  encore troubler notre quiétude.

14h20

« Passez du faire à l’être, pour avancer dans la sérénité ! » nous serinent les gourous du développement personnel.  Eh bien, après une semaine d’être sans rien faire dans notre fjord de la grande nuit,  je commence à me demander si le faire, n’est pas justement le propre de l’être !

1 Commentaire

  1. Nicole Dutoit Répondre

    Voilà le début des questionnements.
    Un futur livre est encore dans les aurores boréales mais pas pour longtemps. Profitez de ce silence.

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