Ah la vache!

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Il n’y a pas que le brouillard et la solitude pour nourrir le mystère en Alaska. L’homme s’en mêle largement ! Dans ce monde de populations migrantes, de travailleur se déplaçant au gré des saisons, les rumeurs et les légendes circulent plus facilement que les informations. Seules celles concernant le poisson paraissent plus fiables, et encore ! Ainsi en va de l’existence d’Unga, village fantôme proche de Sand Point. Si l’on s’en tient aux Instructions nautiques officielles américaines (Coast Pilot Volum 9, Pacifci coast of Alaska) dans leur version mise à jour en 2010, « Unga consists of a fishing station, several stores, a school, church, and several houses ». A observer de plus près… (photo suivra)

Pas franchement à jour ! Tout n’est ici que maisons éventrées, que ruines et désolation. Le ciel bas et gris comme à son habitude ne fait que plomber encore plus l’ambiance. Sur la colline, au pied d’un des rares arbres une tombe : celle de Morna P. Wilson ( 1911– 1916). Mais qu’est donc arrivé à cette petite de 5 ans ? Mystère !

Et quand donc ce village d’Unga a-t-il été construit et quand donc a-t-il été abandonné ? Mystère !

Et que font ces vaches qu’on aperçoit au loin sur les montagnes ?

Et que fait ce cadavre bovin retrouvé gonflé à bloc, les 4 fers en l’air sur la plage ? Question vache ? Pas vraiment puisqu’il en a !

Alors on interroge les « locaux ». Aussi bien Rick, le watchman de la pêcherie – elle aussi abandonnée – de Sqaw Harbor, que les habitants de Sand Point. Les réponses sont pour le moins évasives. Seule info recoupée, les vaches. Huit d’entre elles auraient été introduites par un habitant de Sand Point. Probablement dans les années 80. Elles seraient maintenant plus d’une centaine, toutes sauvages. On peut semble-t-il obtenir un permis de chasse pour se fournir en steak. La viande serait, dit-on, délicieuse.

Quant à Unga, le village aurait été construit à la fin du 19ème. Mais faute de bon mouillage et de profondeurs suffisantes dans la baie, il aurait été délaissé au profit de Sand Point. Quand ? Entre deux haussements d’épaules les réponses vont des années vingt aux années quatre-vingts. Vaste fourchette ! Le plus probable et le plus vraisemblable (au vu des reliques trouvées sur place) situerait l’abandon dans les années soixante. Mais il sera dit qu’Unga continue de générer le mystère. Quand 4 jours plus tard nous y retournons pour le faire découvrir à Diane (qui vient de rejoindre le projet « Marins à l’encre ») le cadavre a disparu. Evaporé ! Explosé ? Bouffé par les oiseaux ? A moins que la mer, d’un grand coup de marée, l’ai fait retourner au royaume des éphémères. Marins qui croisez au large de Sand Point… méfiez-vous des coups de corne ! PS : Chamade fait route actuellement vers le sud de l’île de Kodiak. Diane Peylin notre marin à l’encre de l’étape frissonne. De froid mais aussi de plaisir à découvrir ces lieux si inspirants.

Pierre, l’oursonne et ses 2 petits

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Quelques moments magiques à Captain Harbor

 

La boucle est bouclée !

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En s’amarrant au ponton de False Pass ce 4 août 2017, Chamade vient de boucler sa boucle Pacifique.

Le 28 juin 2012 nous quittions de la mer de Béring par la minuscule porte de False Pass pour entrer dans l’Océan Pacifique.

Depuis:

-27’558 milles nautiques (51’037 km)

-5 années et un mois de navigation

-394 escales

Mais face aux rencontres, aux amitiés et aux souvenirs inoubliables… les chiffres s’effacent Merci à vous, habitants du Pacifique !

Marin à l’encre sympathique

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Ah, la ponctuation ! Une importance capitale dans notre belle langue française !

Et ce ne sont pas nos auteurs qui diront le contraire. Mais quant à s’attendre que ce soit le ciel qui nous le rappelle !

« Marin à l’encre: sympathique », le qualificatif de sympathique ne faisait guère de doute au moment où Pierre et Matthieu ont embarqué, mais  le ciel qui s’est fait fort de supprimer les deux points. Que d’eau… que d’eau… Depuis bientôt 10 jours la pluie ne nous lâche pas. Comme si le ciel avait décidé de diluer l’encre de nos auteurs jusqu’à la rendre invisible. Adieu les points sur les « i », adieu les pics, les barres ou les formes tranchées… tout se dissout dans un lavis peu à peu informe…

Mais NON ! La résistance est farouche et derrière le rideau de la pluie se cachent des scènes qui marquent du sceau de l’aventure (humaine) cette navigation en Alaska.

C’est tout d’abord ce front soudain qui s’invitait alors que nous venions d’entreprendre la longue traversée de l’île d’Unalaska jusqu’à celle d’Unalaska. Partis chercher un abri confortable derrière l’île d’Akun, nous voilà confrontés à de terribles « williwaws ». Les rafales déboulent de la montagne à plus de 40 nœuds.

Le suspens est total… sera-t-il possible de jeter l’ancre dans ce véritable chaudron de sorcière ? Heureusement, tout au fond, la crique d’Helianthus, nichées au creux d’un petit amphithéâtre, un calme relatif règne. Nous y jetons l’ancre alors que la pluie commence à tomber pour ne plus s’arrêter… ou presque.

C’est donc à terre que nous avons cherché notre salut et nos auteurs leur inspiration.

A l’escale de False Pass où, comme en 2012, l’accueil de cette minuscule communauté de pêcheurs fut l’occasion de rencontres inspirantes.

False Pass en pleine croissance, passant de 30 à 47 habitants. De quoi ajouter encore un peu de stress à Christina, la postière, toujours fidèle à son poste, elle qui nous avait dit à quel point, en 2012, un mois de remplacement dans le bureau de poste de King Cove (800 habitants) avait été épuisant !

Plus serein, quoique… Steve : Arrivé à False Pass il y a 40 ans, il vit aujourd’hui sa retraite sur les lieux même du déclin de toute son œuvre…

Manager de l’ancienne pêcherie de Peter Pan dans les années 80, il avait vu l’installation détruite par un incendie. Mais avait pu transformer les installations restantes en centre de soutien pour les pêcheurs (Fuel, ateliers, logements, lessive, etc…). Aujourd’hui il ne reste du site que quelques bâtiments et les chemins de planches qu’il continue d’entretenir en échange d’un logement gratuit. « Quand tu vois ce que tu as créé de tes mains peu à peu se délabrer, tu mesures mieux l’inexorable marche du temps… » dit-il en philosophe fataliste.

Des états d’âme qui n’habitent guère Tony. Lui, le biologiste qui a passé toute sa carrière à étudier les saumons pour le compte du service des pêches de l’Etat, lui qui a tant contribué à créer les systèmes de quotas pour assurer la préservation de la ressource, le voilà désormais qui s’éclate en pratiquant le « gilnetting », la pêche au saumon au filet dérivant. A peine la retraite, il vient de s’acheter un bateau. « Et si tout va bien je vais encore pouvoir pêcher au moins 15 ans ? » dit-il avec son enthousiasme si communicatif que sa femme Catherine l’a suivi dans l’aventure.

Elle, la terrienne… « How my gosh… comment je fais pour ne pas tomber à la mer dans ce bateau qui roule tout le temps… How my gosh, mais quel espace et quel confort…. » s’écrie-t-elle en découvrant l’intérieur de Chamade. Il est vrai que si leur bateau est de même taille, 80% de l’espace disponible y est consacré au poisson. Le couple, lui, se contente de vivre dans la cabine de proue, un espace minimum, humide et puant le poisson.

Et puis il y a ces moments magiques où la nature nous offre des cadeaux royaux… Comme cette rencontre avec Maman ourse et ses deux oursons : là, juste devant l’étrave de Chamade, à l’orée de la crique de Captain Harbor…

Des moments forts, une nature forte, des personnages forts… A bord les notes et les croquis se multiplient… Pour nous l’occasion de remettre la ponctuation : « Marins à l’encre : sympathiques ! »

Les Aléoutes pour les Nuls

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(par Sylvie)

Autant vous le dire tout de suite, le peuple aléoute (Unangan dans leur langue), n’a pas eu une destinée heureuse.

Comme leurs cousins Inuits, avec qui ils partagent la même souche, ils sont arrivés de Sibérie ou de Mongolie, 8’000 ans avant J-C. Mais au lieu de rester sur le continent, qui sait pourquoi (ni quand exactement), ils sont repartis vers l’ouest pour coloniser ces îles inhospitalières et vierges que l’on nomme aujourd’hui Aléoutiennes et Pribilof, ainsi que le bout de la péninsule alaskienne.

Vivant essentiellement de la pêche et de la chasse à la baleine ou aux phoques, ils s’abritent pour se prémunir du rude climat dans des cabanes à moitié enterrées  qu’ils construisent avec du bois flotté et des os de baleines – ben oui, il n’y a pas d’arbres dans les Aléoutiennes – à l’intérieur desquelles chaque membres de la famille a sa chambre et peut se retirer derrière un store tissé avec de l’herbe. Car, on vous l’a déjà dit, les femmes aléoutes sont des expertes en la matière.

Ils se déplacent dans des baïdarka, des pirogues en bois imperméabilisées avec des boyaux de phoque qui leur sert aussi pour confectionner des parka tout aussi efficaces que du Gortex. Ils portent des drôles casquettes en bois finement décorées


Personne ne peut vous dire s’ils vivaient heureux en ces temps là, mais toujours est-il que leurs malheurs commencent, comme toujours chez les « natives », lorsqu’à la fin du XVIIème siècle, les Russes débarquent, et installent des comptoirs de fourrures sur les îles occupées par les Aléoutes et en Alaska.

Et l’histoire se répète : On estime à 25 mille la population aléoute à l’arrivée des Russes. Mais les voilà qui meurent par milliers de maladies importées par les colons. La compagnie Russe d’Amérique qui gère les comptoirs les exploitent et les sépare de leurs familles pour les envoyer chasser ailleurs, bref, les utilisent comme des esclaves pour leur lucratif commerce de peaux

Mais Dieu merci, l’Église russe s’en mêle.Tout en convertissant les Aléoutes à la foi orthodoxe, elle fait preuve de plus de mansuétude que les trappeurs. Elle les protège et s’occupe de leur éducation. Elle fait valoir leurs droits devant les tribunaux du Tsar. Le père Ioann Veniaminov, vénéré aujourd’hui encore par les autochtones, étudie leur culture et crée un alphabet pour leur langue. Ainsi, petit à petit, les Aléoutes vont parvenir à s’affranchir un peu de leur triste condition de subalternes. Certains se voient même confier des postes de responsabilité au sein des colonies. Entretemps, force est de constater que les Aléoutes ne se sont visiblement pas privés des plaisirs de la chair avec les Russes (forcés ou consentants, officiels ou non?) car en 1871 déjà, 80% de la population des îles aléoutiennes habitées était mixte. Ainsi, par le mélange les traits asiatiques des Aléoutes s’estompent.

L’Église orthodoxe de Unalaska

Aujourd’hui encore leur religion orthodoxe et leurs noms de familles russes – américanisés par un f ou deux, au lieu d’un v final) permettent aux Aléoutes de se différencier des Américains (même si ce sont de bons patriotes, dit-on au musée aléoute de Dutch Harbor) et de faire valoir leur culture propre.

Car, il faut le dire, les Américains n’ont pas été très sympas, non plus avec les Aléoutes.

A peine achètent-ils l’Alaska aux Russes pour « deux pièces un quart » ( comme diraient nos amis Québécois qui n’ont rien à voir dans cette histoire), qu’ils se retrouvent estampillés comme « Indiens » par le Gouvernement US qui leur impose les lois US. La’américanisation des Aléoutes commence. Interdiction de parler unangan ou russe. Dans les familles comme à l’école. Comme toutes les « first nations », les voila forcés de se fondre dans le melting pot. Beaucoup d’entre eux iront s’intégrer sur le continent, ce qui soit dit en passant se comprend au vu de l’isolement et du climat pourri, brumeux, humide, venteux qui règne dans leur « homeland » insulaire. Sans compter les éruptions volcaniques !

u père e son fils aléoutes, en 1941. Les traits asiatiques s'estompent.

Éclate la seconde guerre mondiale, à laquelle participeront aussi des Aléoutes qui s’engagent dans l’armée américaine. En 42, les Japonais débarquent à Attu et déportent les habitants du village (42 Aléoutes) à Hokkaido, comme prisonniers de guerre. Les Américains préparent la riposte pour libérer les Aléoutiennes qui, peuplées ou non, font tout de même partie officiellement de leur territoire. Du coup, plus de 800 résidents aléoutes sont virés de leurs villages pour faire place à la Navy et à l’ US Air Force. Les voilà convoyés par bateau sur le continent et parqués dans des conserveries de poissons abandonnées où ils sont eux aussi abandonnés, pendant trois ans, à une condition de vie épouvantable, sans sanitaires, sans électricité, avec à peine de quoi boire et manger. Beaucoup d’entre eux en mourront.

Après la guerre les Aléoutes pourront rentrer dans leurs villages pour reconstruire leur vie. Et en 1988 l’Aleut restitution Act, est considéré comme une façon de dédommager les survivants, en leur rendant leurs terre. Selon les derniers recensements, ils seraient aujourd’hui 20 à 22’000. La plupart d’entre eux travaillent dans le domaine où ils sont toujours excellé : la pêche.

Voilà. Vous savez tout. C’était bien la visite au musée des Aléoutes de Dutch Harbor ?

Dutch Harbor : un monde de mecs (et de Philippines)

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«Ici l’économie est vibrionnante… tout fonctionne 24h sur 24, 7 jours sur 7… si tu bosses, y’a de l’argent à faire ! »  A peine sommes-nous  arrivés que Magnus, le pêcheur de halibuts (flétan) nous emmène déjà faire un tour dans son pick-up pour nous montrer « sa ville » construite de part et d’autre du pont qui relie la grande île d’Unalaska à celle d’Amaknak qui trône au milieu de l’immense baie bien protégée d’Unalaska.

Dutch Harbor vu du nord, depuis le Mt Ballyhoo

En fait de ville, il n’y a guère que le village d’Unalaska, ses 3 avenues et ses  8 rues, son bâtiment municipal, son école, sa bibliothèque, sa piscine et sa vieille église orthodoxe en bois, la plus grande des Etats-Unis.

Le reste, ce n’est qu’une succession de pêcheries gigantesques avec leurs hangars et leurs bâtiments d’habitation où logent des centaines d’employés. Ici le poisson est tout et  on fait tout pour le poisson.

Dutch Harbor vu du sud

Mais de poissons,  les seuls que nous aurons aperçus, ce sont les congelés du supermarché.  Pour le reste, à part une odeur de poisson prégnante et omniprésente, parfois pestilentielle, le poisson est invisible.

Des quais aux halles de traitement, en passant par les montagnes de containers frigorifiques, tout est inaccessibles (nos demandes de visites ont été sèchement déclinées) et tout le processus de traitement restera un mystère.

Donc pas vu de poisson, mais impossible de manquer les hommes qui bossent par ici. Des mecs, des vrais, des gabarits impressionnants.

Tous sont en fait essentiellement saisonniers, enchaînant les contrats de 6 à 8 mois selon les saisons de pêche. De janvier à août le pollock, de mai à septembre le halibut (Flétan) l’hiver le King Crab.

« Ici on travaille tous les jours … pendant 3 à 8 mois, puis on passe trois mois de vacances au pays ». Augusto le Mexicain et Roberto le Hondurien sont assis les jambes pendantes sur le bord d’un mur. Une courte pause pendant que leur chalutier débarque sa cargaison. Dans quelques heures ils repartiront pour les confins de la mer de Béring à la recherche du pollok. « On est 120 à bord de notre navire usine de 100 mètres de long… on fait tout à bord. A un bout on remonte le filet et à l’autre le poisson ressort en barquettes de filets congelés ou en surimi. Prêts à la vente. On travaille tout le temps, pas un jour de congé, mais on gagne bien et on ne dépense rien ! En moyenne 8000$ par mois »

 

Didier, DD comme on l'appelle ici

Plus loin, Didier nous interpelle. Il nous a entendu parler français. Je suis Mauritanien. Je suis ici depuis 12 ans ». Didier, un vrai prototype du rêve américain. « Je suis resté 6 ans  comme immigré illégal à New York puis j’ai pu trouver du boulot par ici. Avec une « green card » à la clé. Je travaille aux cuisines de la cantine de la pêcherie Unisea. Actuellement on sert 250 repas par jour, c’est la fin de la saison. Mais en pleine saison du halibut ou du crabe, c’est 600 repas chaque jour ». Didier partage un chambre à 2 lits avec un collègue 9 mois pas an. Et rentre ensuite à Nouakchott voir sa famille. Il est désormais citoyen américain. « L’an prochain je vais faire venir ma femme et mes enfants, mais pas ici… c’est trop dur. Je les installerai à Anchorage » ajoute-t-il en cherchant ses mots tant il perd son français faute de pouvoir le pratiquer.

Au « Norvegian Rat » l’un des deux bars du coin, Ted nous aborde de sa voix éraillée… « Hi guys, what are you bloody doing here… looking for work ? » Il est vrai qu’on a pas vraiment le look local. La conversation s’engage, si l’on peut dire… Avec son accent et son débit, on en comprend bien un tiers,  on reconstitue un deuxième tiers et on devine le dernier. L’homme est plongeur sous-marin. Il est là pour préparer le renflouage d’un chalutier coulé au nord de False Pass. 2 mois de boulot à Dutch pour préparer la barge qui se chargera de l’opération puis un mois sur zone à baigner dans l’eau glacée. En 2009 il a travaillé comme plongeur sur les barges de chercheurs d’or à Nome. « How, you know Nome… Wouah.. I love Nome… what a good time I had there… » (Voir blog 2011: « Tous les chemins mènent à Nome« )

Scott, le pêcheur de crabes

Au port, c’est Scott qui nous raconte sa vie ici… « Je suis patron d’un crabier… Je pêche le King crab en hiver dans les eaux dingues de la mer de Béring. Un job d’enfer… mais ça rapporte.. 200’000 $ par saison. Une fois les frais déduits, il me reste 140’000 dollars… »

Dutch… des histoires de mecs, de mecs qui bossent, de mecs qui bossent vraiment durs. Ici pas de place pour les flemmards !

Et les femmes ? Ah oui… il y en a… Peut-être 5 ou 10%. Philippines pour la plupart. La serveuse du « Harbor view » : une Philippine de Luzon. La tenancière du service de laverie d’Unisea : une Philippine de Luzon. Les caissières du supermarché : des Philippines…  Toutes  viennent de la même région du nord de Luzon, l’île principale des Philippines, « La région du Président Marcos » disent-elles avec fierté… Une vraie filière !

Autre filière : les conductrices de taxi : toutes vietnamiennes ! Ici décidément on bosse en clan, on se passe le mot, on s’encourage… Car, même s’il y a de l’argent à faire… il faut bosser dur.

Mais au fond, quoi faire d’autre dans ce port du poisson fantôme, à part déprimer !

P.S: Nos écrivains Pierre Crevoisier et Matthieu Berthod ont rejoint le bord ici à Dutch. Le projet « Marins à l’encre » peut commencer. Départ demain à l’aube! (Voir Blog: « Marins à l’encre »)

La longue route des Aléoutiennes

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D’Attu à Dutch Harbor sur Unalaska Island, le chapelet des Aléoutiennes s’étire sur 900 milles (ou 1700 km). Une multitude d’îles  alignées, comme à la parade,  en légère banane.

Naviguer dans les Aléoutiennes c’est plonger dans un monde de contraste permanents.

Côté météo tout d’abord : elle est capricieuse et change vite. Au calme plat succède bien vite un vent furieux qui s’engouffre et se renforce encore entre les îles. 15 nœuds, ce n’est généralement qu’un bref intermède entre 5 et 30 voire 35 nœuds.  C’est un peu tout ou rien, c’est 3 ris dans la GV ou du moteur !

Il faut aussi jouer avec ces îles qui se cache dans le brouillard, ne pas hésiter à s’approcher au GPS et au radar.  Etre attentif aux courants  peu documentés. Les remous sont souvent spectaculaires et la mer devient vite chaotique.

Jean-Pierre en plein remous

L’humain s’y fait rare, mais par contre les baleines, les orques, les albatros vous tiennent compagnie !

La compagnie de l'albatros

 

Banc d'orques devant Adak

Le souffle du cachalot

Et ce sont aussi et surtout des paysages époustouflants, des apparitions aussi furtives que grandioses et des mouillages magnifiques.  Solitude absolue,  harmonie des couleurs, austérité fascinante, épaves…

Attu : Casco Cove: Le point d’atterrissage au sud-est de l’île, proche de l’ancienne base militaire et ce celle, aussi fermée, des Coasts Guards. Premier contact avec une réalité omniprésente : les bases militaires abandonnées. Bon mouillage derrière l’ancienne digue et ponton des hydravions.

 

Attu, Casco Cove

Attu : Chichagov Bay : Magnifique baie très protégée (sauf d’un fort NE). Le site du village aléoute originel occupé par les Japonais en 42. Désert aujourd’hui. Belle rivière très accessible pour faire les plein d’une eau délicieuse. (voir blog : Feeling aléoutien)

 

Attu: Chichagov Bay

Kiska : Immense baie bien protégé (sauf des vents d’est). Les vents d’ouest y déboulent parfois fortement des montagnes. (voir blog : Au pays du brouillard)

 

Kiska

Adak : Seul port sur la route. Le small boat harbour n’est pas vraiment surchargé. Diesel disponible, livré par camion. Ni eau, ni électricité. Taxe portuaire de 2$/jour pour Chamade, magasin peu achalandé. 2 vols par semaine vers Anchorage si le temps le permet.  (voir blog : Honey moon et Démineur en chef)

 

Adak: small boat harbour

Kail Bay (Sud de Kagalska) : Sublime baie, très fermée, entourée de montagnes, où se déverse par une série de petites cascades un grand lac, lieu d’un grand run de saumon fin juillet.

Kagalaska: Quail Bay

L’eau y est aussi délicieuse. Facile d’y faire le plein.

Fort courant de marée dans le passage entre Adak et Kagalaska. L’entrée de Kail Bay pourraît être délicate par forte houle de sud. Mouillage profond (15-20m mais de bonne tenue). Les rafales peuvent tournoyer dans la baie.

Atka : Bechevin bay : Grande baie ouvert au nord-est. 300 mètres derrière la dune qui domine la plage, git encore l’épave d’un bombardier US B24 ayant du faire un atterrissage forcé en 1944. Il était à cours de carburant et toutes les bases des îles alentours étaient noyées dans le brouillard. Classé monument historique, l’avion est « presque » intact même s’il a déjà bien été victime des chasseurs d’épave.

 

Atka: Le B24 de Bechevin Bay

Atka : Village : Très bon mouillage, protégé de tous les vents grâce aux nombreux îlots juste devant le vieux village (où se trouve l’église orthodoxe) en partie abandonné. Le nouveau village aléoute est 500 plus au nord, proche de l’aéroport. Petite boutique. Internet wifi gratuit à l’école. (Voir blog Sommet de la Francophonie à Atka)

Le vieux village d'Atka

Umnak : Hot spring cove : Comme son nom l’indique, il y a des sources chaudes ! Encore un contraste saisissant entre les brumes du débarquement et les délices du bain chaud!

Unmak: mouillage de Hot Spring Cove

On les trouve à 1,5 km de la plage en longeant le bord ouest de la vallée. Les fumeroles sont bien visibles. 2 petits bassins ont été aménagés sommairement avec des pierres.

Mouillage ouvert aux vents de nord et nord-ouest. Les bancs de kelp et les rochers au sud-oust de la baie amortissent bien la houle de nord si elle est modérée.

Unalaska : Koriga Point : 2 magnifiques cascades plongent dans cette crique qui offre un mouillage bien protégé des vents d’ouest. Tout le nord d’Unalaska est riche en baleines !

Koriga Point

Unalaska : Dutch Harbor : Nous sommes amarrés au « small boat harbor » au cœur de cette ville étrange, premier port de pêche (en volume) des Etats-Unis. Tout un monde à découvrir.

 

Dutch Harbor, small boat harbor

 

Dutch harbor: Laurent, notre boulanger du bord, débarque. Dommage!

Sommet francophone à Atka.

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(par Sylvie)

L’aube se lève sur l’île d’Atka. Encore tout embrumé de sommeil, le volcan Korovin nous fait l’honneur de se montrer tandis. Le rideau de nuages se lève brièvement sur les sommets.

 

Et derrière le cap, au fond de la baie, le vieux village d’Atka apparaît, avec son église russe et quelques baraques de bois visiblement abandonnées.

Le nouveau village est de l’autre côté de la colline et abrite toute l’année environ 80 personnes, pour la plus part des Aléoutes. Sans compter les travailleurs de l’usine de conditionnement du poisson qui passent la saison d’été à Atka. L’information nous est donnée par un pêcheur qui vient nous souhaiter la bienvenue et disparaît aussi vite qu’il est apparu.

Que viennent faire quatre Suisses francophones dans ce bled perdu ? Visiter ? Quelle drôle d’idée.

Nous n’avons pas mis pied à terre depuis un quart d’heure que le pick up du chef de la sécurité s’arrête pour faire la causette…en anglais, of course. « il y a une dame qui parle le français ici, allez la voir, elle habite la petite maison bleue, à gauche du chemin, en face de l’école ».

C’est ainsi que nous faisons la connaissance de Marie-Amélie Salabelle, une jeune anthropologue parisienne, venue se familiariser avec l’art aléoute de la vannerie. Une tradition qui se perd et dont elle veut garder des traces. Marie-Amélie est une habituée de Atka où elle a passé des mois pour rédiger sa thèse, instituée : « Une église en héritage: orthodoxie et mémoire à Atka ». Un pavé de 377 pages dans lequel elle étudie la conversion des Aléoutes à l’Église orthodoxe russe, au début du 19ème siècle, et comment, au fil du temps, ils se sont approprié cette religion pour mieux l’ancrer dans leur culture, en y mêlant des éléments de leurs anciennes croyances chamaniques.

Aujourd’hui, avec une des dernière vannière aléoute, elle apprend à récolter les bonnes herbes, à les sécher, à les couper très finement et – selon un rituel très précis qui symbolise la maternité- à les tisser de façon si serrée que les paniers deviennent parfaitement étanches.

Le colloque improvisé, se déroule en plein air, sous l’œil incrédule des enfants qui nous observent de loin. On se compte parmi – comme on dit en bon français Nous sommes cinq francophones sur l’île… non six, avec le Mexicain employé à l’usine de conditionnement de poisson, après avoir travaillé à Genève et à Marseille, pendant de longues années. Nous frisons les 10 % de la population. Ce n’est plus un colloque, c’est carrément le sommet francophone le plus paumé du monde.

Et comme nous ne sommes pas sectaires, nous invitons Van, à se joindre à nous. D ‘accord il est Américain (originaire de Kodiak, Alaska), mais sa femme a étudié le français et de nous entendre parler lui donne un peu le vague à l’âme. Car Van est seul à Adak.


Marié depuis un an à peine, il a dû laisser sa jeune épouse politologue à Washington. Elle travaille pour la fonction publique. Mais lui n’a pas trouvé de job, malgré son master en management. « aujourd’hui, dans les villes, la compétition est féroce », dit-il. Alors, comme le Mexicain francophone et beaucoup de saisonniers dans les Aléoutiennes, il s’est exilé pour cinq mois à Atka. Il s’occupe, pour un très bon salaire, de la gestion de l’usine à poisson de la coopérative de la Société des îles Aléoutennes et de Pribilof. Van nous fait lui même les honneurs de la maison.

Le soir il est venu nous voir au bateau. Sa femme lui manque et il n’a pas beaucoup l’occasion de socialiser ici. Il savoure sans cacher son plaisir la première bière qu’il boit depuis le mois de mai. Car Atka est un « dry village ». L’alcool y est interdit. Pas d’alcool, pas de femme et encore deux mois à tirer. Pauvre Van. Une soirée sur Chamade aura suffi à le rendre, si ce n’est francophone, au moins francophile (il ne fera pas de différence avec les Suisses français). Sûr qu’on pourra compter sur lui pour nous faire une bonne pub. A Adak, mais aussi à Washington, lorsqu’il rentrera.

Justin:démineur en chef à Adak !

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« Je n’y vivrais pas de manière permanente, mais pour quelques mois par année, en été, la vie à Adak me plaît bien !

D’autant plus que le job est intéressant ! » La cinquantaine bien entamée, long, mince avec une belle silhouette de joggeur, Justin nous a abordés dans la pénombre du magasin en panne d’électricité pour nous proposer tout de suite un « ride » de retour au bateau.

Glissant même quelques mots de français, réminiscence d’un échange scolaire de sa fille sur la côte nantaise. Mais la vie de Justin à Adak est celle d’un célibataire, pleinement occupé par son job saisonnier: il dirige un groupe de 24 démineurs chargés de débarrasser l’île des milliers d’obus et autres munitions non explosées qui infestent encore toute une zone de l’île.

Les restes de cinq décennies d’exercice de tirs et de minages préventifs. Tout commence en 1943 où suite à l’invasion d’Attu et de Kiska par l’armée japonaise, l’armée américaine débarque sur Adak. Elle y installe une base aérienne pour préparer la contrattaque. Craignant une nouvelle invasion japonaise l’US Air Force truffe les côtes de milliers de mines et de « Rommel stake », ces pieux acérés sur lequel les soldats s’empalent.

De plus les exercices de tirs sont nombreux. Ils ne s’arrêteront pas avec la paix revenue, puisque désormais c’est la guerre froide qui justifie un déploiement gigantesque sur Adak. (Voir « Guerres et paix aux Aléoutiennes). C’est alors la Navy qui fait d’Adak sa base principale dans les Aléoutiennes. L’île abrite bientôt près de 10’000 hommes. Non seulement une ville y est construite, mais face à la menace soviétique, Adak s’enterre : des dizaines d’abris antiatomique bien sûr, mais aussi une vraie ville souterraine, avec hôpital, centre de loisir, piscine, « Burger King » et débit de glaces « Baskin and Robbins » !

C’est aussi la guerre secrète : la CIA s’installe 5 km plus loin dans une autre enceinte fortifiée. Ses occupants ont l’interdiction de se rendre en ville ou d’avoir des contacts avec les habitants de « Navy Town ».

Abri antiatomique à CIa Town

CIA town

Durant 50 ans les munitions non explosées se multiplient. Sans compter les stocks d’obus, de grenades et de mines anti-personnelles qui arrivent à échéance. Le tout est détruit dans de gigantesques « boums » en plein-air. Résultat : les sous-munitions sont encore plus dispersées ! Quand la Navy se retire en 1995, l’île est, au sens propre, une véritable pétaudière ! Commence alors le travail de déminage. Zone par zone, en partant du sud relativement peu touché. Aujourd’hui, 23 ans après, toute la zone nord-est du volcan principal est encore infestée. Le travail continue chaque été: par carré de 60 m sur 60. Repérage tout d’abord au détecteur de métal, balisage puis grattage en douceur. Et cette fois-ci les munitions retrouvées sont détruites dans des explosions couvertes, sans nouvelle dissémination. Justin estime qu’il y en a encore pour au moins 6 à 7 ans. Et même alors, on ne pourra jamais déclarer qu’une zone est sûre.

A Adak, il sera sans doute éternellement conseillé de rester sur les sentiers balisés ! Quant à Justin, il continuera de déclencher les détecteurs de métaux. Entre genoux, fémur, clavicule et pouces… les broches en titane parsèment son corps. Rien à voir avec le déminage… Juste un goût longtemps trop prononcé pour la vitesse en moto. « De tous les accidents que j’ai eu, un seul n’était pas de ma faute » avoue-t-il dans un sourire d’ange. « J’aime trop la vitesse ! » Lui ? Si posé, si calme, si mesuré ? « Mais je me suis un peu calmé ! » ajoute-t-il avec un sourire malicieux. On ne demande qu’à le croire !

Partage d'une fondue moitié-moitié apportée de Suisse par Jean-Pierre

Honey Moon à Ghost Town

no comment

(Par Sylvie)

Steve et Beth sont attablés au « Blue Bird Cafe», sensé être ouvert, aujourd’hui, de 8 heures du matin à 20 heures. Mais comme nous, ils ont dû attendre pour pouvoir manger un hamburger, que Mike, le gérant du lieu, sorte de son sommeil sur le coup de 13 heures.

Beth et Steve se sont rencontrés à Adak, il y a trente ans. Tous deux travaillaient pour la Navy. Elle dans l’intendance, lui dans les services du feu. Que de merveilleux souvenirs ils ont laissés à Adak. « C’était une ville de 8.000 habitants, très animée, nous assure Beth. Il y avait même un Mac Do, des magasins, un hôpital. Et dans le centre de loisirs où je travaillais, il y avait une salle de cinéma , un piscine et des halles de sport. Tout pour mener la belle vie ».

Installé San Diego, le couple est revenu à Adak en pèlerinage pour une semaine de honey moon . Il a fait le voyage par le petit avion qui relie deux fois par semaines Adak à Anchorage. Il s’est fait prêter un 4×4 par des amis et a loué un bungalow encore potable à la coopérative des Aléoutes qui gère le village. Car peut-on encore parler de ville ? Depuis le départ de la Navy en 1995, Adak s’est s’est transformée, au fil des ans en une sorte de ghost town de bungalows préfabriqués inoccupés qui tombent en ruines.

On y compte un peu plus d’ une soixantaine d’habitants permanents, parmi lesquels ne figure ni le maire qui vit à Anchorage, ni les managers aléoutes qui managent les affaires de la coopérative via un directeur exécutif : un Blanc, rondouillard qui officie une partie de la journée au City Hall, derrière le guichet du bureau économique d’Adak et entre 17h30 et 19h, derrière le comptoir de l’unique « store » du village. À Adak, il vaut mieux se munir d’une lampe de poche pour tenter de se ravitailler dans ce magasin où, outre la pénurie chronique de produits frais, il y a souvent pénurie d’électricité, fournie par un générateur capricieux. Les habitants se font plus volontiers livrer par avion, leurs vivres commandés sur internet.

L’hôpital militaire qui assurait un service de santé pour toutes les îles voisines, a lui aussi fermé. Désormais les habitants d’Adak ont intérêt à bien se porter et à éviter les accidents: il n’y a qu’un infirmier pour parer au plus pressé. Une évacuation d’urgence par avion coûte 110’000 dollars. A bon entendeur… En passant devant l’imposant bâtiment du Collège Bob Reeve et du Lycée Mt Moffett on se demande où sont passés les élèves. Sa construction achevée en 1995, il n’a jamais ouvert ses portes. Les enfants et ados d’Adak (il y en a paraît-il encore quelques uns que nous n’avons pas vus) sont scolarisés dans une aile du City Hall.

Au Blue Bird, Mike, le patron du café s’active à la cuisine : six clients d’un coup (dont les quatre membres de l’équipage de Chamade). Quel boulot ! Et s’il se remémore avec nostalgie le temps où il servait dans l’armée de l’air, il ne songe plus qu’à une chose : partir pour retrouver sa Californie natale. D’où l’alternance des films qu’il passe en boucle sur son écran plat, dix minutes d’aviation militaire (il a servi sur le porte-avion Lincoln), dix minutes de pub touristique sur les beautés de la nature californienne. Pour lui, Adak, c’est fini.

En décembre, il s’en ira. Et qui reprendra le « Blue Bird », seul à offrir un service de restauration avec le  « B5 » – fermé les trois quart du temps - ? Ça n’intéresserait pas par hasard Steeve et Beth qui cherche un lieu moins cher que San Diego pour passer leur retraite ? Démenti formel des intéressés. En revanche Beth a posé sa candidature pour remplacer la secrétaire générale de la coopérative aléoute qui s’en va elle aussi. Et tant pis si Adak se meurt lentement. « Bien sûr c’est triste, admettent Steeve et Beth, mais pour nous, Adak restera toujours le plus beau coin du monde ».

C’est vrai que la nature que nous parcourons avec notre ami Justin est envoûtante. Et, bonne nouvelle pour l’écologie, dans une décennie ou deux, Adak pourrait bien redevenir l’île inhabitée qu’elle était, avant l’arrivée de l’armée en 1943. Que feront alors les Aléoutes de ce cadeau empoisonné que l’US Navy leur a fait, en leur cédant leur terrain d’exercices encore truffé d’obus et autres souvenirs de guerre froide ? Une terre dont ils ont hérité, sans jamais y avoir vécu. Ils espéraient en tirer des revenus substantiels, mais ils n’ont jusqu’ici rien pu en faire.

 

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